Hors-série #5

Voix d’homme : Vous souhaitez faire une pause ? [Silence] D’accord. Vous avez peut-être soif ? Je peux aller vous chercher un verre d’eau ou n’importe quoi d’autre, si vous voulez. Il y a des distributeurs dans le couloir. Nous avons même du vrai café. Vous n’avez qu’à demander.

Silwenne : Je veux bien un peu d’eau.

Voix d’homme : Rien d’autre ?

Silwenne : Vous auriez un mouchoir ?

Voix d’homme : Pas sur moi, mais je vais essayer de vous trouver ça.

Silwenne : Merci.

Voix d’homme : Je n’en ai pas pour longtemps, ne bougez pas d’ici, je reviens tout de suite. Appuyez ici pour arrêter l’enregistrement.

[Bruit de chaise]

[La porte s’ouvre et se referme]

[Reniflement]

[Sanglots] 7 min 43 s

[La porte s’ouvre et se referme]

[Reniflement]

Voix d’homme : Tenez. Prenez votre temps.

Silwenne : Merci.

[Bruit de chaise]

[Mouchage]

[Reniflement]

Voix d’homme : Je peux vous poser une question ? [Silence] Comment avez-vous fait pour tenir le coup tout ce temps ? Psychiquement, j’entends. Parce que… Ce que je veux dire, c’est que la plupart des gens auraient facilement perdu tout espoir et l’esprit par la même occasion.

Silwenne : Qu’est-ce qui vous dit que je suis saine d’esprit et que je n’ai pas tout inventé ? [Silence] Exactement : rien. Vous verrez que le rapport médical dira que mon cryotube était tellement endommagé à cause du crash que j’ai été victime d’hallucinations provoquées par un dysfonctionnement.

Voix d’homme : Vous avez lu le rapport ?

Silwenne : Je connais bien les grosses compagnies, je doute que cela ait tellement changé depuis mon époque. Ils voudront étouffer l’affaire. Et si j’ai le malheur de faire des vagues, il leur suffira de dire que je souffre de paranoïa poste traumatique et/ou d’un délire de persécution.

Voix d’homme : Je représente l’UEE pas RSI.

Silwenne : C’est bien pour cette raison que j’ai accepté de vous parler, lieutenant Ellis. D’ailleurs, rien ne me dit que nous ayons vraiment cette conversation. Comment savoir si tout ceci est bien réel et pas une autre hallucination d’un cerveau agonisant ?

Lieutenant Ellis : L’une des deux personnes dans cette pièce à deux doctorats. Je ne suis qu’un marine. [Silence] Qu’est ce que cela vous fait d’être le plus vieil être humain de l’univers ?

Silwenne : Rien du tout.

Lieutenant Ellis : Vraiment rien ? Même pas un peu d’orgueil ?

Silwenne : Vous êtes là pour écouter mon histoire où pour dresser mon profil psychologique ?

Lieutenant Ellis : D’après votre dossier vous êtes née en… 2211.

Silwenne : C’est ça.

Lieutenant Ellis : Nous sommes en 2948, vous avez donc 737 ans.

Silwenne : C’est ça.

Lieutenant Ellis : Et c’est tout ce que ça vous fait ?

Silwenne : C’est n’est pas comme si j’avais vraiment vécu ces 737 années. J’ai plutôt l’âge de mes cellules, pas de mon acte de naissance, soit 28 ans.

Lieutenant Ellis : J’ai entendu dire que RSI allait vous offrir une coquette somme d’argent et le vaisseau de votre choix pour vous dédommager.

Silwenne : C’est le moins qu’ils puissent faire.

Lieutenant Ellis : Qu’allez-vous faire de tout cet argent ? Vous avez des projets ?

Silwenne : C’est une proposition, Lieutenant ?

Lieutenant Ellis : [Rire] Non, je sais que je ne suis pas votre type. Je n’ai pas assez de poitrine, je pense.

Silwenne : Ce n’est pas ce que vous n’avez pas, c’est ce que vous avez.

Lieutenant Ellis : Comment ça ?

Silwenne : Un pénis.

Lieutenant Ellis : C’est bien la première fois qu’une femme me reproche d’en avoir un. [Silence] Et donc…

Silwenne : Je ne sais pas… Je pense que je vais faire du tourisme. Ma principale motivation était de voir un autre monde, explorer l’inconnu. Aujourd’hui, je peux aller visiter n’importe quel système solaire dans mon propre vaisseau ? Je signe tout de suite.

Lieutenant Ellis : Et pour Cathelynn ?

Silwenne : Cath est… [Silence] Elle était typiquement le genre de blessure dont même le temps ne saura jamais me guérir.

Lieutenant Ellis : Vous l’aimez encore ? Après tout ce temps ? Ou plutôt après ce si petit laps de temps, devrais-je dire.

Silwenne : Pour moi, le temps est une notion très relative. Où voulez-vous en venir, Lieutenant ?

Lieutenant Ellis : Eh bien… Si je fais le calcule, et si j’en crois ce que vous m’avez raconté, vous n’avez réellement vécu ensemble que huit jours, neuf au plus. [Silence] Votre attachement, aussi beau soit-il, est peut-être un peu disproportionné, vous ne pensez pas ?

Silwenne : C’est vrai, vu sous cet angle.

Lieutenant Ellis : Ne serait-il pas plausible, et là je fais appel à votre analyse de professionnelle, que les sentiments que vous éprouvez… Ne soient en réalité pas les vôtres ?

Silwenne : Vous essayez de rationaliser l’Amour. Ce n’est pas comme cela que ça fonctionne. Nous ne parlons pas d’un flirt à l’école ou d’un bon coup rencontré en boîte de nuit. Cath et moi étions faites l’une pour l’autre. Je n’avais jamais rien ressenti de tel auparavant.

Lieutenant Ellis : Pourtant, techniquement, et pardonnez-moi si je vous blesse, mais c’est ce que c’était. Une rencontre rapide, un dîner et une semaine de jambes en l’air. Je pense que ma question est tout à fait pertinente.

Silwenne : [Soupire] Si, c’est possible, en effet. En tant que scientifique je suis forcée d’admettre que cette hypothèse est valable. Je ne vous ferai pas l’affront de vous demander si vous avez déjà été amoureux, il n’y a rien à comparer. Je suppose que je ne parviendrai pas à vous convaincre non plus avec des mots comme coup de foudre, âmes sœurs, amour fou, avec un grand A ? Ou, si vous préférez un terme plus scientifique : intrication quantique.

Lieutenant Ellis : Je vais reformuler ma question.

Silwenne : C’est inutile, j’ai parfaitement compris, et peut-être comprendrez-vous aussi si vous me laisser poursuivre mon histoire sans m’interrompre. Je ne vous ai pas encore tout raconté. Bien, où en étais-je ?


Je me réveillais baignée de lumière. Le ciel bleu s’ouvrait devant moi. Des pétales de sakura flottaient jusqu’à moi et tombaient parfois sur mon visage. Il faisait bon, c’était le printemps à Tokyo. J’étais bien. J’entendis un rire d’enfant, c’était le mien. Puis, une autre voix juvénile m’appela.

— Sil ! Tu viens ?

Je me relevais, des brins d’herbe collés à ma robe à fleurs. Une fillette rousse me faisait de grands signes de la main sous une pluie de pétales. C’était Cath, elle m’attendait, nous devions avoir 6 ans. Je courrais pour la rejoindre et nous nous sommes prises par la main. L’entrée de la grotte était juste là, au centre du parc. Nous sommes entrées. L’obscurité de la grotte repoussa peu à peu la lumière du jour. J’avançais en tâtonnant d’une main contre la paroi rocheuse humide du passage qui s’enfonçait en se rétrécissant. Je me rendis compte que Cath avait lâché ma main. J’essayais de l’appeler, mais je ne reçus que mon propre écho en réponse. Une volée de chauve-souris me frôla la tête. Un courant d’air froid mugissait par moments, comme une plainte venue d’outre-tombe. J’étais seule, et perdue dans les ténèbres. Mais je n’avais pas peur, parce l’orbe Divin était avec moi.

— Aïe !

— Arrête de raconter n’importe quoi.

— Tu m’as frappée ?

— C’était pour ton blasphème.

— Il faudra qu’on discute toutes les deux.

— En plus, tu vas leur faire peur avec tes histoires de morts et de grottes sombres.

— Mais non, ils adorent ça ! Pas vrai ?

— Tiens, tu vois bien, ils n’arrivent même pas à trouver les mots.

— C’est parce qu’ils sont timides, ils n’osent pas avouer ce qu’ils ressentent et que mon histoire leur plait.

— Ben voyons.

— J’en étais où, moi ? Ah, oui !

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