Chapitre 78

La nuit était tombée. Je ne parvenais pas à trouver le sommeil malgré la fatigue. Un vent glacial soufflait entre les branches des arbres en faisant bruisser les feuilles, des grillons chantaient et, parfois, je croyais entendre comme un hululement au loin. Tout semblait paisible. Le ciel dégagé laissait entrevoir les étoiles par des trous dans la canopée. Un peu plus tard dans la nuit, la silhouette meurtrie de Freyr se leva à l’horizon. Freyr la balafrée, la lune détruite par le météore qui avait frôlé Rhéïa. Etait-ce vraiment arrivé ainsi ? Cela s’était-il seulement produit ?

— Mais alors…

Si tout ce que m’avait montré Luciole était une sorte d’enregistrement mémoriel, cela voulait dire que le vaisseau qui était arrivé et s’était écrasé était le vrai Hermès ? Je veux dire, le mien ? Je portais la main à mon oreille droite afin d’activer la fonction vocale de mon comm_link, la retranscription s’afficherait sur l’écran.

— Zoé ?

OUI CAPITAINE ?_

— Peux-tu me relire ton premier rapport ? A partir de la collision.

COLLISION DETECTEE
ASTEROIDE DE CLASSE F
USS HERMES ENDOMMAGE A 92 %
PROCEDURE D URGENCE ACTIVEE_

EJECTION DES MODULES DE SURVIE POUR SAUVETAGE_

DOMMAGES DE STRUCTURE MAJEURE
PORTE D EJECTION DU CAISSON #024 INOPERANTE

SYSTEME INCONNU_
DONNEES INSUFFISANTES>

PLANETE INCONNUE>TERRAFORMATIONTERMINEE_
ATMOSPHERE>OK
GRAVITE>0.8G

— D’accord. Je me posais une question. L’Hermès était équipé de tous les capteurs nécessaires pour éviter ce genre de problème et changer de cap automatiquement, n’est-ce pas ?

EN EFFET_

— Alors, comment se fait-il que l’astéroïde n’ait pas été détecté ?

LES RELEVES COMPARATIFS SONT QUOTIDIENS

NOUS ETIONS ENTRES DANS CE SYSTEME DEPUIS 5 MOIS LORSQUE LA COLLISION S EST PRODUITE>

CELUI-LA N AVAIT PAS ETE DETECTE_

— Quelle était la fréquence des relevés ?

BI ANNUEL_

— Seulement ? Ca me paraît un peu juste.

CELA DEVAIT ETRE SUFFISANT SELON LES INGENIEURS_

— Peut-être une panne des capteurs, alors ?

NEGATIF

L ASTEROIDE N ETAIT PAS SENSE EXISTER DANS CE SYSTEME>

IL N ETAIT PAS PREVU_

— Okay… Et, est-ce qu’il pourrait résulter de la collision avec une lune, par exemple ?

LES PROBABILITES SONT FAIBLES_

— Mais est-ce que c’est possible ?

AFFIRMATIF_

— Merci, Zoé.

A VOTRE SERVICE MADAME_

Ainsi, si je me fiais à ce que j’avais vu, l’Hermès était certainement entré en collision avec un fragment de Freyr éjecté dans l’espace par l’impact avec le véritable astéroïde. Il s’était ensuite écrasé sur Rhéïa tout en larguant les modules de survie et les atmo-processeurs de terraformation. Ceux-ci avaient précipité, sinon causés directement, la perte du peuple de mon hôte, incluant Cath.

— Zoé. La terraformation n’est bien autorisée que sur des mondes stériles, n’est-ce pas ?

AFFIRMATIF

TOUTE TERRAFORMATION SUR PLANETE VIABLE EST STRICTEMENT INTERDITE>

CONVENTION DE NEW YORK 2158

— Que se passerait-il si on terraformait une planète qui abrite déjà la vie ?

TOUTE LA PLANETE SERAIT REMODELEE

CELA COMPREND L ECOSYSTEME AFIN DE L ADAPTER A LA VIE HUMAINE_

— D’accord, mais qu’arrive-t-il aux espèces déjà présentes ?

UN TEL CATACLYSME EST A EVITER ABSOLUMENT>

ERUPTIONS, OURAGANS, RAS DE MAREE, CHANGEMENTS ATMOSPHERIQUES

FORTS RISQUES DE DESTABILISATION DU NOYAU DE LA PLANETE

CE QUI ENGENDRE UNE DEGRADATION DU CHAMP MAGNETIQUE

PERTES ESTIMEES : 85 %_

— Chouette endroit pour des vacances.

PARDON MADAME ?_

— Rien, rien. Je pensais tout haut.

Comment annoncer à une intelligence artificielle qui vous aide à survivre qu’elle a commis une erreur en activant la terraformation d’un monde vivant, enfreignant de fait tous les protocoles de sécurité ? C’était assez délicat et je ne voulais pas qu’elle grille un fusible, un processeur quantique ou je ne savais quoi d’autre. Mieux valait ne rien en dire pour le moment, même si, techniquement, Zoé ressemblait plus à une super assistante vocale pour l’instant, mais elle évoluait et apprenait constamment.

— Une dernière question… Combien de temps s’est écoulé depuis le crash ?

473 ANS_

Cela paraissait assez peu, en fait. J’avais parfois l’impression qu’il s’était déjà passé deux mille ans. C’était amplement suffisant pour une terraformation qui prenait moins d’un siècle en moyenne, par contre. Donc, il n’y avait rien de contradictoire entre les faits relevés par Zoé et ce que j’avais vu dans mon pseudo rêve mémoriel, mais je n’arrivais toujours pas à comprend la motivation de Luciole. Et, d’ailleurs, une IA pouvait-elle avoir une motivation propre ? En principe, oui, tout dépendait de sa conception. Ou alors, elle était programmée ainsi ? J’aurai pu retourner le lui demander, mais… non. Aucune chance de me renvoyer ramper dans ces tunnels ! L’explication la plus logique était qu’elle devait transmettre ses données, d’une façon ou d’une autre, ou d’une façon qui lui était propre. Allez comprendre une IA, ce n’est déjà pas évident, alors une IA extra-terrestre. Et encore, je pensais à une intelligence artificielle parce que c’est ce que mon intellect me suggérait de plus rationnel, mais il y aurait eu bien d’autres hypothèses tout aussi farfelues, de l’âme fantomatique de Cath en passant pas la destinée des âmes sœurs. Très honnêtement, je ne savais pas vraiment à laquelle de ces théories me fier le plus. Mon côté scientifique me disait « IA » alors je pensais « IA », cela avait un aspect logique et familier qui me rassurait. Au fond de moi, je dois avouer que je n’en étais pas certaine. N’est-ce pas le propre de la science de remettre en cause les acquis et de douter ? Je me disais donc que, jusqu’à preuve du contraire, il s’agissait d’une IA, ou de quelque chose de similaire.

Le soleil n’était pas encore levé lorsque j’ouvris les yeux. Le ciel laiteux s’éclaircirait à peine et un épais brouillard était tombé sur la ville en ruines. Je n’avais pas envie de me lever, mais il faisait froid et mon feu était presque éteint. Si seulement j’avais un sac de couchage ou même une simple couverture. C’était devenu comme une routine, la première chose à faire au réveil. Je m’assis en tailleur et remis du petit bois et des herbes sèches sur les braises pour obtenir des flammes, puis seulement venaient les plus gros morceaux. Encore somnolente, je restais un moment dans cette position, absorbée pas le spectacle des flammes dansantes. Les bûches humides laissaient parfois échapper un sifflement semblable à une petite bouilloire. Que n’aurais-je donné pour un café noir ou un thé bien chaud ! Où étaient les croissants ?

Un frisson me parcourut et je me décidais enfin à m’extirper de ma torpeur. Je m’étais habituée à effectuer mon petit rituel de réveil, comme si je sortais de cryostase. Toujours la même chose. D’abord quelques étirements, ensuite des échauffements plus tonics. « Toujours se tenir prête », me disais-je comme un leitmotiv. Mais prête à quoi, exactement ?

J’entrepris de fouiller la cité en quête d’objets que je pourrais utiliser. Il y avait fort à parier que d’autres personnes soient déjà passées avant moi et qu’il ne reste plus rien d’intéressant. Cela ne coûtait rien d’essayer. Hélas, après quatre heures de fouilles, l’inventaire de mes trouvailles n’était guère enthousiasmant. Des poteries brisées, des étoffes moisies, du bois pourri, du fer rouillé. Vers le milieu de la journée, je fis une pause bien méritée pour de me restaurer et faire le point. Je m’étais installée sur l’ancienne place centrale de Silthael afin de profiter de la chaleur du soleil. Les vestiges de la statue dédiée à la Déesse vengeresse Silthael, qui avait donné son nom à la ville dans une contraction de Silwenne et Ethael, étaient à quelques mètres de moi. En partie recouvertes de plantes grimpantes, il ne subsistait à présent que les jambes encore intactes, le reste du corps gisait éparpillé sur le sol pavé. Là un bras, ici un buste voluptueux, plus loin la tête. Les traits du visage étaient encore reconnaissables, le sculpteur avait fait du bon travail malgré que je n’ai jamais posé pour lui. Je me rendis compte après coup que je me trouvais assise à moins d’un mètre de l’endroit où Kira était morte dans mes bras. Ce souvenir resurgit d’un autre âge me fit un drôle d’effet. Fixant le lieu précis, je revis la scène comme si j’en étais spectatrice et non plus comme l’actrice principale d’une tragédie shakespearienne. Le vague à l’âme était de retour, mélancolie chronique, comme à chaque fois que je repensais à ces moments forts de mon passé décousu. Cela n’allait sans doute pas aller en s’améliorant avec mes sauts répétés dans le temps. Tous ceux que je pouvais rencontrer, accessoirement aimer, étaient voués à disparaître bien avant moi. Tous, sans exception. C’était un peu comme si j’étais immortelle, la même malédiction de voir tous ceux qu’on aime mourir, sauf que je ne bénéficiais pas des avantages, à commencer par le plus basique : je n’étais pas immortelle. Quelque part, d’idée que tout cela cesserait un jour devenait nettement plus supportable, mais j’étais bien décidée à ce que ce jour arrive le plus tard possible.

Pour me changer les idées, et tenter d’éviter de me morfondre inutilement, passer à quelque chose de plus productif, j’essayais de me souvenir de la disposition des lieux. Je pouvais reconnaître ce qui était autrefois le forum dont il restait quelques pieds de colonnes, la mairie et son porche monumental, l’hôpital tout en longueur. Malgré les années, la caserne tenait encore bien debout grâce à ses murs épais. D’ailleurs, si mes souvenirs ne me jouaient pas des tours, il devait y avoir une réserve d’armes au sous-sol. Avec de la chance, elle était toujours là et accessible. L’avantage d’être la seule personne encore en vie qui puisse avoir connaissance de cette cache. Cela valait la peine de vérifier.

En pénétrant dans la caserne, j’avançais avec prudence. Je ne tenais pas à ce que le bâtiment s’écroule sur moi, mais il avait tenu jusque là, il devrait sûrement pouvoir tenir encore un peu. A l’intérieur, il me semblait qu’une tornade était passée par là et avait tout dévasté entre meubles détruits, détritus et le revêtement des murs effrités. Si les murs extérieurs avaient bien résisté, la charpente en bois de la toiture s’était partiellement effondrée sur elle-même à l’intérieur de l’édifice. Heureusement pour moi, le bois pourri se décomposait en lambeaux et je pouvais ainsi dégager l’espace sans être obligée de soulever des poutres entières, ce qu’il m’aurait été impossible de faire seule. Après avoir retiré le plus gros de l’obstacle, je trouvais enfin la trappe qui menait à la cave qui devait abriter le râtelier. En m’éclairant de l’écran de mon comm_link, je descendis par l’escalier de pierres jusqu’à une petite salle voûtée.

Une forte odeur de renfermé et de pourriture me piqua les narines. Fixées aux murs, les étagères étaient toutes vides et d’épaisses toiles d’araignées avaient remplacé les armes que je m’attendais à trouver. Pas de chance. L’armurerie devait avoir été pillée depuis des lustres. Il n’y avait rien d’intéressant, j’avais fait tout cela pour rien ! Je m’apprêtais à remonter lorsque j’aperçus quelque chose dépasser de sous une armoire. On aurait dit un corps décomposé, pratiquement à l’état de squelette. Je parvins à basculer l’armoire afin de dégager le cadavre. Il devait s’agir d’un garde de la ville en faction dans cette pièce. Il portait une armure de cuir huilé assez légère composée d’un plastron avec protections d’épaules et de hanches. Les différentes pièces étaient maintenues à l’aide de sangles et il y avait même une ceinture et un baudrier. A ses pieds, le garde portait une paire de bottes, en cuir elles aussi, avec un renfort sur le tibia. Tout cela ne me tiendrait pas chaud, mais c’était mieux que rien. Malgré le fait qu’il s’agissait d’une armure d’homme, elle semblait en bon état. Je n’allais pas faire la difficile. Il y aurait sûrement moyen de la refaçonner à ma morphologie en plongeant le cuir quelques heures dans l’eau. D’autre part, un sabre était fiché entre les côtes du cadavre. Celui-ci était dans un état incroyable de conservation. Avec son tranchant unique et sa poignée courte, l’arme ressemblait à un wakizashi avec sa lame légèrement courbée. Seule la poignée à une main avait mal supporté le passage du temps, mais la lame d’acier était encore superbe. Je faisais un tas avec le sabre et l’armure que j’avais retiré du corps du garde sans le moindre égard pour ses restes.

En inspectant plus en détail la scène du crime, je trouvais de nombreux restes de rouleaux de parchemins tombants en miettes, probablement le contenu de l’armoire, ainsi qu’une boîte en bois ouvragée à demi rongée par les vers, dissimulée sous l’escalier. La serrure et les charnières se brisèrent lorsque je soulevais le couvercle qui me resta dans les mains. Ce n’était pas bon signe. A l’intérieur se trouvait un arc démonté magnifiquement ouvragé avec son carquois de cuir et quelques flèches. Décidément, c’était Noël ! Hélas, au moment de m’en saisir, celui-ci s’effrita entre mes doigts. Les mites et les vers de bois s’étaient déjà régalés. Il y avait donc des essences plus appropriées que d’autres, ou naturellement répulsives, à la confection d’objets en bois, un détail que j’ignorais. Je récupérais le carquois et les pointes de flèches, c’était tout ce qu’il y avait de récupérable dans la boîte.

De retour à la surface avec mon butin, j’étais retournée à la rivière afin de nettoyer et laisser tremper le cuir. J’espérais ainsi l’assouplir suffisamment pour pouvoir adapter le plastron à mes formes féminines. Après plusieurs heures dans l’eau, le cuir était devenu bien plus souple. J’avais ainsi pu déformer le haut du torse depuis l’intérieur à l’aide d’un galet rond et bien lisse pour façonner le galbe de la poitrine. L’opération avait rabaissé le haut de la gorge afin de fournir de la matière aux bonnets, ce qui réduisait la protection à cet endroit tout en créant un décolleté arrondi. Mais, c’était ça ou découper des ouvertures et comme le but était d’avoir une armure à ma taille et non une tenue SM avec les seins à l’air… Ne restait plus qu’à faire sécher directement sur moi, le cuir durcirait tout en conservant une forme sur mesure même si cela n’offrait pas une très bonne ventilation. Au besoin, si la matière venait à trop se rétracter, je pourrais toujours régler les boucles. Ma peau allait sûrement être marron-orange quelque temps.

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