Chapitre 77

Au bout d’une semaine, je me sentais un peu mieux préparée à quitter le confort de mon abri et d’affronter l’inconnu. J’avais mis ce temps à profit pour me constituer quelques réserves de nourriture, principalement du poisson et du gibier fumés. En effet, j’étais parvenue, non sans mal, à faire quelques prises avec des collets. J’avais ainsi attrapé des sortes de lapins et autres petits rongeurs. Rien de très impressionnant, mais c’était déjà bien. Zoé m’avait aidée à comprendre comment dépecer et tanner la peau par fumage. Pour ne tannage avec la fumée, ça allait, mais pour ce qui était du dépeçage, j’avais encore beaucoup à apprendre pour ne pas déchirer les peaux. Tout ce que j’avais réussi à faire était un chapeau pour me protéger la tête du froid. Enfin, c’était censé être un chapeau, mais cela ressemblait plutôt à un animal mort posé sur mes cheveux. En couture aussi j’avais des progrès à faire. Par contre, j’étais assez fière de la gourde confectionnée dans un tronçon d’une sorte de bambou. Le bouchon n’était pas très étanche et la contenance d’à peine un demi litre, mais j’avais au moins de quoi boire. J’avais vraiment l’impression, et j’imagine que ce n’était pas qu’une impression, d’être nulle en tout. Le fait est que j’avais tout à apprendre.

Une fois mon camp levé, je me mis en route pour la cascade. Je n’étais pas très chargée. J’avais revu la conception de la hache pour en améliorer le manche en y enroulant des lanières de cuir dans le but d’avoir une prise en main plus confortable. Hormis cela, je m’étais fabriquée de nouvelles lances pour remplacer les premières qui s’étaient brisées, en de différentes longueurs suivant l’utilité, ainsi qu’un couteau lui aussi avec tranchant en pierre et manche en bois. Les outils de pierre n’étaient pas très pratiques et plutôt lourds, il fallait trouver un type de pierre bien précis, c’était cassant, et je n’avais pas vraiment envie de porter des kilos de cailloux, juste au cas où. Un homo habilis se serait bien moqué de moi. J’espérais beaucoup trouver quelque chose d’intéressant à Silthael. A commencer par du métal que je pourrai façonner ou même des armes si elles n’étaient pas trop rouillées. Le mieux était le plastacier, mais, bien sûr, je n’en trouverai qu’aux abords d’un site de crash d’une partie de l’Hermès. Autant dire que les chances étaient minimes. Il y avait bien mon petit bout d’épave personnelle, mais, bien entendu, une fois que j’y serai, je n’aurai plus besoin de plastacier.

Traverser la rivière au sommet de la cascade s’était révélé plus délicat que prévu. Les rochers étaient glissants et j’avais failli tomber à l’eau plus d’une fois. Heureusement, je m’étais aidée d’une lance pour me stabiliser et j’avais ainsi pu rejoindre l’autre rive. De mémoire, Silthael devait se trouver au nord-est, à environ un jour de marche. La dernière fois que j’y étais passée, la ville était à moitié en ruines. Je ne parvenais pas à me souvenir de quand remontait mon dernier passage, probablement avant de me rendre au lac. Le sentier n’était plus visible, mais je savais à peu près comment me diriger avec des points de repère comme tel gros arbre tordu ou tel rocher caractéristique.

Vers le milieu de la journée, je décidais de faire halte pour boire et manger. Après avoir ramassé un peu de bois mort, je fis un feu en m’installant sur une roche plate qui affleurait du sol. « La sécurité avant tout ! », me disais-je. Comme cela, il n’y avait pas de risque que je mette le feu à la forêt même si le temps était plutôt humide à cette saison. Cela me prit près de vingt minutes avant de parvenir à produire une braise. J’étais encore loin de maîtriser la technique, mais j’avais tout de même l’impression de m’améliorer. Je n’avais pas réellement besoin d’un feu pour cuisiner, c’était surtout pour me réchauffer et prendre le temps de me poser. Les flammes étaient une source de réconfort, je pouvais passer des heures assise à côté et me vider la tête. Je me sentais moins seule, comme si le feu m’offrait une sorte de présence éthérée. Je n’en étais pas encore à lui parler, ce qui serait inquiétant, mais cela me permettait de me vider un peu la tête, de ne pas trop cogiter.

Dans ces moments là, au milieu de la forêt, je me sentais en paix, en harmonie avec le reste du monde, humble petite être qui ne cherchait pas à contrôler la nature, mais qui en dépendait pour survivre. Je ne pouvais compter que sur moi-même, et aussi Zoé, mais la forêt se chargeait de me prodiguer ce dont j’avais besoin. Le tout était de le mériter. Par l’observation, la persévérance, la patience, la déduction. En un sens, mes précédents réveils m’avaient comme préparée à ce jour, à ce climat qui ne faisait que se détériorer et à la rigueur d’un hiver qui s’annonçait rude. Je n’avais qu’une crainte, ou plutôt deux : ne pas retrouver l’Hermès et ne pas être prête si cela arrivait. L’étendue de la diversité de la faune m’était encore totalement inconnue. Pour le moment, je n’avais vu que quelques espèces. De petits rongeurs, des poissons, quelques insectes composaient tout ce que je connaissais. Lorsque je me tenais tranquille et silencieuse, je pouvais entendre des chants d’oiseaux, mais je n’étais pas parvenue à les voir. Je redoutais surtout de me retrouver face à une créature bien plus grosse et dangereuse, tels un ours ou un puma, du moins à quelque chose s’en rapprochant. Si cela devait arriver, je ne miserais pas sur moi. Et, même si je parvenais à m’en sortir par je ne savais quel miracle, une blessure causée par un tel animal serait fatale à plus ou moins court terme. Dans la situation actuelle, si je devais tomber nez à nez avec un ours, le plus sage était de ne pas l’affronter. D’un autre côté, une peau d’ours serait un bien extrêmement précieux, sans parler de la quantité de viande phénoménale, bien trop pour moi seule. Il aurait été stupide de chasser un si gros animal pour en perdre les 3/4, ceci sans compter les risques d’y laisser ma propre peau.

Le feu était à présent éteint. Il ne subsistait plus que quelques braises. Il était temps de repartir si je voulais arriver à Silthael et avoir le temps d’établir mon bivouac avant la tombée de la nuit. Ne voulant pas gâcher d’eau, ne sachant pas si j’allais en retrouver rapidement, j’éteignais en recouvrant tout d’une couche de terre sablonneuse afin de l’étouffer. La fumée de mes feux de camp ne m’avait pas réellement inquiétée jusque là. Ces terres semblaient désolées, abandonnées et sauvages, sans la moindre présence humaine depuis des décennies, peut-être même des siècles. Je n’avais pas la moindre idée sur la façon dont avaient évolué les peuplades que j’avais approchées auparavant. Nul doute que la période de Samketh et sa troupe avaient disséminé les survivants en clans ou tribus éparses. S’il restait des survivants, car, pour le moment, je me sentais vraiment seule au monde.

Il faisait encore jour lorsque j’arrivais enfin à ma destination. La ville n’était plus qu’un pâle reflet de la cité florissante qu’elle avait été jadis, envahie de végétation et pour moitié en ruines. J’établis mon campement dans une maison qui semblait vouloir tenir encore debout quelque temps. Cela m’évitait de me construire un abri et je pouvais me concentrer sur la recherche du bois sec avant même de songer à m’installer. La priorité c’était le feu, toujours le feu. C’était devenu la charnière centrale de ma vie, l’une des conditions de ma survie. La chaleur que je gagnais avec ce dernier étaient autant de calories que je n’avais pas à brûler pour tenir mon corps à une bonne température. Chaleur, nourriture, eau, la triade parfaite. Du moins était-ce ainsi que je me le représentais. A cela venaient s’ajouter le confort, l’hygiène et les petits plaisirs comme la détente ou le fait de se sentir à l’abri, en sécurité. Il fallait savoir se contenter des petites choses simples. Ce sont toutes ces petites choses qui paraissent si simples, coulant de source, qui vous manquent le plus lorsqu’elles viennent à disparaître.

Après un repas composé de viande séchée et de baies sauvages que j’avais pu glaner aux alentours, je restais assise à contempler le paysage par une ouverture dans l’un des murs de la maison. Je m’étais habituée à dormir à la belle étoile et je crois qu’avoir la voûte céleste au-dessus de moi me manquait un peu. Si l’on mettait la précarité de ma situation de côté l’espace d’un instant, cela pouvait ressembler à des vacances au camping, les flirts d’été et les soirées animées en moins. C’est à cet instant que je compris qui était la jeune fille nue sur la plage d’Utopia. Ce spectre sorti tout droit des eaux et de mes souvenirs les plus enfouis n’était autre que Katherine Sullivan ! Mon premier amour de jeunesse lorsque nous étions allés faire ce séjour à Hawaï entre amis. Sa silhouette m’était familière, et pour cause. Mais, alors, est-ce que Katherine et Cathelynn, Kate et Cath, avaient un rapport dans ce que j’avais vu ? Cath ne ressemblait pourtant pas à Kate, j’en étais presque certaine. Pourtant, la similitude des prénoms était assez troublante. Je commençais à comprendre, ou plutôt entrevoir, comment les choses s’étaient passées, d’un point de vue cérébral. Luciole, l’IA, devait avoir fait un amalgame entre mes propres souvenirs et ce qu’elle souhaitait me transmettre, ou alors est-ce que la chimie de mon cerveau avait réagi de telle façon à ce que celui-ci interprète les stimulations qu’il recevait ? Peut-être pour les rendre compréhensibles ? Toujours plus de questions et si peu de réponses. Tous ces questionnements stériles m’avaient épuisée. Plus je pensais toucher du doigt la vérité, et plus j’avais l’impression de m’en éloigner davantage. Je sombrais dans le sommeil avec un sentiment d’inachevé et de frustration.

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