Chapitre 76

Il était temps de se remuer. Je devais trouver au plus vite de quoi m’abriter, me nourrir et me vêtir. En d’autres circonstances, j’aurai été mal partie, mais j’avais un atout que d’autres n’avaient pas : une IA au poignet. Zoé m’orientait en me disant quoi faire pour survivre aux premières heures avant la tombée de la nuit. J’avais d’abord dû trouver une pierre spécifique et la briser pour n’en conserver qu’une partie tranchante. Cela me servirait de base pour couper un morceau de bois qui me servirait de manche. Des roseaux tressés feraient une corde de fortune. Avec tout cela, j’avais fabriqué une hache de pierre. Elle n’était pas très solide, mais cela ferait l’affaire pour commencer.

Je pus ainsi couper des branches de conifère pour me faire un matelas qui m’isolerait du froid venant du sol. Pour le feu, il me suffisait de ramasser ou casser du bois mort, le plus sec possible. Jusque là, je m’en sortais plutôt bien. En revanche, j’étais un peu moins confiante en ma capacité à allumer un feu sans la torche à plasma ou même un simple briquet. Ce sont souvent les choses les plus simples qui vous manquent le plus cruellement. Je devrai me débrouiller à l’ancienne, encore une fois, à la primitive, devrais-je dire.

En ce qui concernait l’abri, j’avais jeté mon dévolu sur un rocher qui offrait une cavité avec un léger surplomb. D’après Zoé, en faisant un feu à proximité, la roche aurait un effet de réflecteur en plus de m’offrir un pare-vent et le surplomb m’abriterait s’il se mettait à pleuvoir. La chaleur proviendrait donc à la fois du feu de camp et de la pierre chauffée par le même feu. Ingénieux ! La priorité était le feu, le confort pouvait attendre. Essayez d’imaginer une femme en petite tenue tenter d’allumer un feu par friction en pleine forêt à la tombée de la nuit, et vous aurez un aperçu de ce qu’il se passait. Il me fallut pas moins de trente minutes, et quelques ampoules aux mains, pour parvenir à obtenir une braise suffisante pour enflammer le nid d’herbes sèches que j’avais préparé. Une fois le feu démarré, je pouvais m’occuper de ma litière en étalant les branches de sapin par terre en couche épaisse. Cela ne serait sans doute pas très confortable, voire pas du tout, car ce serait à même la peau, mais je devrais être au sec. J’avais placé mes vêtements à sécher sur des branches disposées en forme de trépied, il n’y avait plus qu’à attendre. Si l’on excluait le data-bracelet à mon poignet, je me serai crue revenue à l’âge de pierre. Mon avantage était que je n’allais pas devoir tout réapprendre par l’expérimentation, une vie n’aurait pas suffi, mais j’allais pouvoir profiter de l’expérience de nos ancêtres. Sauf que eux avaient l’habileté de la pratique. Je trouvais assez amusant et fascinant que, dans un sens, je devinsse l’élève par correspondance de personnes disparues depuis des milliers d’années.

Le gros souci viendrait de l’eau et de la nourriture. Pour l’eau, je pouvais toujours boire à la rivière, mais je n’avais rien pour la filtrer ou de récipient pour la faire bouillir. Zoé m’avait bien conseillé de fabriquer un four à céramique, mais cela devenait un peu trop compliqué et, surtout, pas très mobile. Peut-être pourrais-je me confectionner une écuelle en bois, en peau ou en métal, si j’en trouvais, un peu plus tard. Pour la nourriture, j’allais devoir me fabriquer des armes comme des lances ou un arc. Je laissais de coté l’idée de piège pour le moment, car ils impliquaient le fait de rester au même endroit pour les relever. Je devrais parvenir à trouver du gibier, des poissons, des baies et peut-être du miel. Enfin, le dernier point noir au tableau était que la base de données de Zoé concernait des techniques valables sur Terre et cela n’incluait donc pas la connaissance des plantes locales. Je pouvais oublier le chapitre sur l’écorce de bouleau. Mais, mon principal problème, et celui-ci était de taille, venait du fait que je ne savais pas où je me situais par rapport à l’Hermès. Si je ne parvenais pas à m’orienter, je risquais de me perdre et de chercher longtemps. Normalement, je ne devais pas être bien loin de Silthael. De là-bas, je pensais pouvoir retrouver ma route et, avec de la chance, des choses utiles dans les ruines. Pour l’heure, j’avais surtout besoin de manger quelque chose, de boire et de dormir. Zoé m’indiqua comment reconnaître des plantes comestibles. Dans le doute, je préférais m’abstenir et me contenter de m’hydrater à la rivière avant d’aller me reposer.

Comme escompté, ma couche n’avait pas été très confortable, mais je m’étais endormie rapidement, épuisée par mes péripéties de la veille. J’avais également été tirée de mon sommeil à deux ou trois reprises par le froid, si ce n’est plus, alors que le feu diminuait en intensité. Je l’avais alors ravivé grâce au tas de bois que j’avais prévu en réserve. Zoé avait bien fait de me recommander d’en préparer plus que nécessaire afin que je ne sois pas obligée de devoir chercher du bois sec au beau milieu de la nuit et sans éclairage. Toute fois, au matin, j’étais frigorifiée. Mes vêtements n’avaient pas bien séché et étaient encore humides. Tant pis, il faudrait qu’ils finissent de sécher sur moi même si je savais que cela allait engendrer une perte de chaleur. Peut-être qu’une couche d’épines de pin, de feuilles mortes et d’herbes sèches placée entre ma peau et le tissu humide pourrait former une couche suffisamment isolante ? Cela valait certainement mieux que de me promener en petite culotte et soutien-gorge. Mon objectif de la journée était des plus simple : trouver de quoi survivre une journée de plus. Cela allait devenir mon leitmotiv tant que je ne serai pas de nouveau en sécurité. Il était évident que je n’étais pas préparée et encore moins équipée pour une telle épreuve.

Lorsque je voulus me mettre en marche, un nouveau problème vit le jour : je me trouvais du mauvais côté de la rivière. Evidemment, je n’avais pas la moindre envie traverser l’eau froide à la nage. Il me fallait donc trouver un passage à gué, un arbre mort tombé en travers ou même un pont. Me rappelant de la cascade près du lac, je fis demi-tour pour essayer de remonter jusqu’à celle-ci tout en restant vigilante à mon environnement. Mon regard scrutait le moindre buisson, le plus petit fourré, à la recherche de nourriture ou de quoi que ce soit de comestible ou d’utile. Mon œil n’était pas encore assez aiguisé, ou expert, dans ce domaine. Il est fort probable que je n’aurai pas su faire la différence entre une baie comestible et un fruit toxique, mais j’avais trop faim pour me montrer aussi prudente qu’il aurait été raisonnable de l’être. La faim et la soif vous poussent souvent à prendre des décisions stupides qu’il est généralement trop tard pour regretter. Il valait sans doute mieux que je me prépare davantage avant de me lancer dans une telle expédition sinon je courrais droit à la catastrophe. J’avais déjà trouvé un abri avec de l’eau douce à proximité et tout le bois nécessaire pour me chauffer. Je rebroussais donc de nouveau chemin pour retourner sur mes pas tout en récoltant diverses choses comme un gros morceau d’écorce afin d’y faire tenir les baies que je trouvais et de longues sections de bois vert d’essences différentes. De retour au camp, je commençais par manger. Je ne gardais pas un très bon souvenir de ma première expérience avec les fruits sauvages de la région. Si ma mémoire était bonne, ceux-là étaient comestibles. On verrait bien. Mon cerveau me disait de me méfier alors que mon estomac me gargouillait « OSEF1 » !

La brume matinale s’était levée et le soleil fit son apparition. Il devait être dans les environs de onze heures. Par chance, il restait quelques braises et je réussis à redémarrer le feu sans me battre avec la méthode de la friction au bâton. Le pouvoir de fascination qu’à le feu sur l’être humain me laisse encore songeuse. Avec ma couche de protection supplémentaire de feuilles mortes, j’avais presque trop chaud. Je me suis servie de la pierre de ma hache comme d’un racloir pour enlever l’écorce du bois vert et j’en brûlais l’une des extrémités taillées en pointe comme me l’avait recommandé Zoé. Le carbone devait jouer un rôle de durcisseur. J’avais également fabriqué d’autres versions qui étaient équipées d’une pointe en pierre avec les éclats qu’il restait du morceau utilisé pour la hache. Insérer dans le bois fendu au préalable et maintenir le tout avec de la corde végétale tressée. Bien, madame. Tout cela m’avait pris un temps fou, mais j’étais parée pour un petit test grandeur nature à la rivière.

Je dus faire un peu de marche en longeant la rive avant de trouver un endroit avec du poisson. Je pouvais facilement les voir nager à contre-courant dans l’eau claire. L’eau à cet endroit était peu profonde. Après avoir remonté mon pantalon jusqu’au-dessus des genoux, je m’avançais lentement en tenant fermement ma première lance, prête à frapper. Evidemment, tous les poissons se sont enfuis à mon approche, mais ils allaient revenir. Je me tenais donc immobile, campée sur mes pieds écartés, et j’attendis. J’attendis. Encore. Et encore. J’allais abandonner lorsque l’un d’eux revint nager près de moi. « Toi, mon p’tit vieux, tu vas finir dans mon assiette », me disais-je. J’étais prête, ankylosée, mais prête. Je laissais s’approcher le petit curieux en cherchant le meilleur moment pour attaquer. Brusquement, je plantais ma lance dans l’eau ! En la ressortant, je ne pus que constater mon échec. Il n’y avait rien au bout. Bon sang ! Je pris conseil auprès de Zoé et je compris mon erreur de débutante : je n’avais pas tenu compte de la réfraction de l’eau. Je devais donc planter ma lance de manière légèrement décalée par rapport à ma proie. Bon, il ne reviendrait peut-être pas de si tôt dans le voisinage, je devais changer d’endroit.

Je m’étais déplacée le long d’une bande de galets et reprenais ma posture de statue grecque en espérant avoir plus de chance cette fois-ci. L’attente reprit et, après un long moment sans bouger, un autre poisson, à moins que ce ne fût le même, s’approcha en se tortillant. J’étais bien décidée à ne pas rater mon coup, cette fois, et je pris soin de prendre en compte le mouvement de ma proie et un décalage avec sa position. C’était peut-être évident pour les pêcheurs aguerris, mais pour une novice, croyez-moi que c’est une autre histoire. Je visais donc un peu au-dessus comme si je voulais le rater et je plantais ma lance de toutes mes forces ! Je n’aurai sans doute pas dû y aller avec autant d’enthousiasme, car je perdis l’équilibre en glissant sur les galets et je me retrouvais les fesses dans l’eau, trempée de la tête aux pieds. Je me relevais en jurant tout ce que je savais et ramassais ma lance. Surprise ! Le poisson était embroché au bout et se tortillait encore.

— Yes !

Toute contente et pas peu fière, j’en oubliais mes vêtements mouillés et le froid. J’allais enfin pouvoir manger chaud ! De retour à mon campement, je vidais ma prise et l’empalait sur une paire de branches avant de le placer près du feu. Mon repas allait pouvoir cuire pendant que mes habits séchaient. Ce n’était pas grand-chose, mais dans cette situation, je crois, rien n’aurait pu me remonter plus le moral.

  1. Généralement utilisée dans les jeux en ligne ou en chat sur internet, l’expression OSEF signifie « On sen fout »

Laisser un commentaire_

%d blogueurs aiment cette page :