Chapitre 75

J’avais difficilement escaladé la paroi afin de rejoindre Luciole. L’ouverture était étroite, mais, comme je m’étais assez amaigrie, je parvins à me hisser pour me retrouver sur le rebord d’une cheminée naturelle qui ne devait pas faire plus d’un mètre de diamètre. En regardant vers le haut, je vis Luciole monter comme s’il était porté par le courant d’air, mais je ne pouvais pas distinguer la sortie. Soit celle-ci était hors de vue, soit il faisait nuit noire dehors. L’orbe fit quelques mètres avant de revenir vers moi et s’arrêta à hauteur de mon visage. Il s’approchait lentement et je reculais à mesure qu’il s’avançait jusqu’à ce que j’en fus empêchée par le mur derrière moi. Luciole toucha mon front en douceur et resta immobile un moment. Je fermais les yeux, il émit une légère vibration puis plus rien. Lorsque j’ouvris les yeux, il avait disparu.

Je n’étais pas sûre de ce qu’il venait de se passer. J’aurais bien le temps de me torturer les méninges une fois hors d’ici. J’augmentais de nouveau la luminosité de l’écran et je pris appui à l’aide du dos et des pieds contre les murs de la cheminée avant de commencer à grimper. C’était raide et je n’étais pas au mieux de ma forme, alors je pris mon temps en procédant par petites étapes. Un mètre à la fois. La cheminée déviait lentement jusqu’à former un coude. Le nouveau tunnel était plus étroit, il me faudrait sans doute ramper tôt ou tard.

Je pris le temps de faire une pause au bord de l’embouchure du tunnel et je nouais la lanière de ma besace contenant la précieuse pile de réacteur à une cheville afin de pouvoir la traîner derrière moi en prenant le moins de place possible. Il était temps de repartir. L’étroitesse du passage m’obligeait à avancer à sur les genoux, quatre pattes, en prenant garde à ne pas me cogner le crâne. Je n’avais aucune idée de ma direction ni d’où j’allais atterrir, mais, même si cela peut sembler complètement stupide et irrationnel, j’avais une confiance aveugle en Luciole. Je n’avais pas d’autre alternative, de toute façon, car un seul chemin s’offrait à moi. Je me contentais donc d’avancer, encore et toujours. Je rampais à présent, m’enfonçant toujours plus loin dans les entrailles de Rhéïa, puisque je n’avais pas d’autre nom à lui donner. J’avais perdu toute notion du temps.

Puis, le passage praticable s’arrêta d’un coup. Il ne restait que des veines plus petites, de la taille d’un poing, qui partaient dans plusieurs directions. Je pouvais percevoir un bruit sourd et continu provenir de derrière le mur devant moi. Il devait y avoir quelque chose derrière. J’assurais mes appuis et je poussais de toutes mes forces ! Et, après la quatrième tentative, le bloc commença à bouger. Il me fallut puiser dans mes dernières ressources pour en venir à bout, mais le rocher bascula et roula dans un fracas en emportant une partie de mon support avec lui. La roche sur laquelle je me trouvais s’affaissa et je fis une glissade tête la première jusqu’à me retrouver dans une eau glacée. Le courant m’emporta aussitôt. Je devais avoir rejoint la rivière souterraine et celle-ci voulait terminer le travail ! Je parvins tant bien que mal à garder la tête hors de l’eau et, bientôt, je fus recrachée à l’air libre.

Prise dans les remous du courant, je luttais pour essayer de rejoindre une rive. Je sentais mes forces m’abandonner et le froid m’engourdir lorsque la besace s’accrocha dans une branche d’un arbre mort à demi immergé. Le corps étiré par les tractions contraires, je me retrouvais ballottée comme un vulgaire appât au bout d’une ligne. Après plusieurs tentatives, je parvins enfin à attraper la bandoulière et à me hisser jusqu’à agripper le tronc de l’arbre. Je pouvais souffler un instant, mais je savais que je ne pourrais pas tenir bien longtemps dans une eau aussi froide et dans mon état de fatigue. Centimètre après centimètre, je réussis à rejoindre la terre ferme en empotant des touffes d’herbes et de roseaux qui poussaient là. A bout de souffle, je restais allongée dans la boue.

Il faisait encore jour. Je ne savais pas exactement la saison, mais cela ressemblait au mois de novembre ou mars sur Terre. Mieux valait que ce soit mars, sinon cela voulait dire que la température allait continuer à baisser. Je devais regagner l’épave de l’Hermès au plus vite et enclencher un nouveau cycle de cryostase si je ne voulais pas prendre le risque d’affronter l’hiver Rhéïan. Quel changement d’avec le climat tropical de mon rêve ! D’ailleurs, si ce n’était pas un rêve, mais une espèce de souvenir partagé, alors cela pouvait expliquer pourquoi la planète ne semblait pas aussi jeune qu’elle aurait dû, et pourquoi tout se détraquait. En effet, la terraformation sur une planète abritant déjà un écosystème viable était, non seulement interdit par les traités internationaux de la colonisation, mais ils donnaient toujours des résultats catastrophiques sur le long terme en altérant le noyau. Si tel était bien le cas, la structure même de Rhéïa pouvait s’effondrer sur elle-même. J’espérais me tromper, autrement, cryotube ou pas, j’étais foutue.

— Zoé ? Tu me reçois ?

>BIEN MIEUX CAPITAINE_

RECEPTION 4/5_

— J’ai réussi à trouver une sortie, mais je suis trempée et frigorifiée… Une idée ?

>LES HUMAINS PRIMITIFS FAISAIENT DU FEU_

AVEZ-VOUS ENCORE LA TORCHE A PLASMA ?

— Neg… Non, je l’ai perdue dans le lac, je crois.

>DANS CE CAS SUIVEZ MES INSTRUCTIONS A LA LETTRE_

Zoé m’indiqua ce que je devais faire. D’abord, retirer mes vêtements mouillés qui me faisaient perdre ma chaleur corporelle. Ca semblait contre-productif, mais ce n’était pas idiot et je lui faisais pleinement confiance quant à sa documentation. Ensuite, elle m’expliqua comment placer la pile du réacteur en surcharge, juste de quoi la faire chauffer suffisamment pour me servir de feu de camp d’urgence. Le problème était que la procédure allait gaspiller une précieuse quantité d’énergie, mais avais-je le choix ? Je devrai trouver un autre moyen de me réchauffer si la situation devait durer. Je m’étais dévêtue, ne conservant que mes sous-vêtements, car la déperdition qu’ils engendraient était minime, et m’asseyait en tailleur, la pile en surcharge entre mes jambes comme si je la protégeais. Ca chauffait bien, mais que d’un côté, et je devais changer de position souvent. Inutile de songer à dormir dans ces conditions, mais je pouvais au moins reprendre des forces et me reposer un peu. J’aurai donné n’importe quoi pour des habits chauds et un repas.

— Ca va déjà beaucoup mieux, Zoé, grâce à toi. Merci.

>JE VOUS EN PRIE_

JE SUIS PROGRAMMEE POUR VOUS AIDER AU MAXIMUM DE MES CAPACITES_

— Il me faudrait tout ce que tu as sur le sujet de la survie en forêt en hiver.

>ACCES A LA BASE DE DONNEE EN COURS_

VEUILLEZ PATIENTER_

Zoé me fit un tri de plus de 6 téraflops de données compilées de toutes les archives terriennes disponibles à la date de sa mise en service. En encore, c’était compressé. Soyons clairs, si Zoé n’avait pas été là, je serais probablement morte depuis longtemps. Je lui demandais de me trier par pertinence, selon l’utilité immédiate dans ma situation, mais cela ne réduisit pas de beaucoup de résultat. Je lui demandais donc de filtrer d’après ce qu’elle jugeait le plus important. Quitte à ne pas beaucoup dormir, j’entrepris d’écouter ses conseils. La connaissance, dans quelque domaine que ce soit, et à plus forte raison si votre surbir en dépend, n’est jamais une perte de temps.

Sans être devenue une experte, loin de là, j’en avais appris beaucoup en quelques heures. Zoé serait toujours disponible pour combler mes lacunes le cas échéant. Le plus urgent était de me trouver de quoi me protéger du froid. Je ne tenais pas à vider la pile à combustible si durement gagnée juste pour me réchauffer. Je me mis en quête d’un abri.

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