Chapitre 74

Au commencement, il n’y avait rien. Seulement des ténèbres sans vie, et mon esprit qui se mouvait à la surface des eaux glacées fut englouti au fond de l’abîme.

— Genèse de l’Infini_ 2.0

Les ténèbres m’enveloppaient tel un linceul moite collé sur mon âme. Je ne ressentais pas mon corps. Je ne ressentais plus rien, pas même la douleur, qu’elle soit physique ou non. Était-ce cela, la mort ? Mon esprit était-il condamné à errer dans les limbes pour l’éternité ? Et qu’est-ce que l’éternité lorsque le temps n’existe plus ? Etait-il possible que j’aie fait un autre bond dans le temps pour me retrouver après ma propre mort ? Cela n’avait aucun sens. Mais, à bien y réfléchir, rien de tout cela n’en avait vraiment. A mesure que j’essayais d’apporter des réponses à mes questions, il me sembla qu’un changement s’opérait. D’abord diffuse, une légère gêne commença à me gagner. La gêne devint irritation, puis une douleur qui progressait sans cesse. Puis, j’entendis la voix de Cath qui me murmurait : « Réveil toi ».

Ce fut tel un électrochoc. J’eus l’impression de me réveiller en sursaut comme pour mettre fin à un cauchemar. Je crois que j’avais les yeux ouverts, mais je n’y voyais toujours pas. Respirer était une torture et tousser fut pire encore. Je voulus bouger, mais le moindre mouvement était rendu impossible tant mes membres étaient engourdis. Je me sentais si faible, vidée de toute force, engluée comme une mouche sur un papier collant. Peut-être étais-je devenue si vieille que mon corps ne voulait plus m’obéir ?

Des souvenirs refirent douloureusement surface. Des souvenirs confus, de plusieurs vies entremêlées. Je ne parvenais plus à savoir qui j’étais en réalité. Ma vue commençait à revenir et je pouvais distinguer une lueur orange clignotante. Il me fallut encore quelques minutes avant que j’arrive à discerner les contours irréguliers d’une surface rocheuse que la lueur éclairait par intermittence. Une idée se frayait un chemin dans les méandres de mon esprit, telle une graine dont le germe cherche le chemin de la lumière. C’était la même sensation que lorsque j’étais sortie de stase pour la première fois. Etait-ce cela ? Je n’en étais pas certaine. Je devais me ressaisir. Je n’allais pas abandonner aussi facilement, pas après tout ce que j’avais traversé. Lentement, j’entrepris de reprendre le contrôle de mon corps, ignorant les messages de douleur autant que possible. D’abord, les étirements.

Je parvins à bouger suffisamment pour me redresser en position assise. Ma tête me faisait si mal ! Un jet de bile chaude me brûla la gorge. Je vomis. Depuis combien de temps n’avais-je pas mangé ? Je remarquais enfin la source de la lumière orange qui provenait de mon data-bracelet. Ma vision n’était pas très nette et il me fallut déchiffrer plusieurs fois ce qui était affiché à l’écran.

>CAPITAINE ?

ME RECEVEZ-VOUS ?_

>ARRET CARDIAQUE DETECTE_

>PROCEDURE D URGENCE>ACTIVEE

5

4

3

VEILLEZ-VOUS ECARTER_

Le curseur clignotait toujours. Hagard, je poussais la luminosité de l’écran au maximum afin regarder autour de moi pour m’apercevoir que je me trouvais dans une grotte traversée par une rivière souterraine. Le courant avait dû m’entraîner jusqu’ici et j’avais heurté cette partie plate, dans un coude, sur laquelle j’avais échoué. Je me laissais retomber sur le dos et me recroquevillais en position fœtale. Des images passaient devant mes yeux. L’Hermès, échoué sur la plage et, à la fois, disloqué. La salle de réveil des cryotubes, neuve ou vétuste. Le lac dans lequel j’avais plongé, ses eaux si froides et noires. Cath. Avait-elle seulement existé ? J’ouvris les mains pour regarder mes doigts et, bien entendu, je ne portais pas d’alliance. La paume de ma main droite était profondément entaillée, le sang avait coagulé et formait une croûte noirâtre. C’était la même plaie que celle que je m’étais faite pendant ma glissade dans la coursive, mais celle-ci était le résultat du courant marin lorsque je m’étais rattrapée de justesse au métal coupant en voulant prendre le réacteur… dans l’épave au fond du lac. A en juger la bosse dans ma besace, il était toujours là. Toutes ces similitudes entre les différentes sources de mes souvenirs. Avais-je tout imaginé ? N’était-ce vraiment qu’un rêve ? Tout m’avait pourtant semblé si réel.

Le fixais le sol devant moi en reprenant mes étirements lorsque, par le biais de l’éclairage de mon bracelet qui suivait mes gestes, il me sembla voir la forme d’un visage se découper dans la roche. Avec le jeu des ombres, cela aurait pu être n’importe quoi d’autre. Redressée sur une main, l’autre bras tendu en l’air, il m’apparut qu’il s’agissait bien d’une forme humanoïde qui était allongée près de moi. Plus surprenant encore, une forme similaire semblait être allongée en face de la première, comme si les deux étaient enlacées face à face. S’ils étaient effectivement humanoïdes, ils n’en étaient pas humains. Bien qu’ils aient apparemment une tête, deux bras et deux jambes, les corps me parurent plus grands et élancés avec de longs doigts fins. Des extraterrestres ? C’était la première fois que j’en voyais. Les deux êtres étaient vêtus d’une sorte de longue robe, ou une toge, de forme identique. Il m’était impossible de distinguer les détails. Ils ressemblaient à ces corps figés à jamais retrouvés dans les ruines pompéiennes des siècles après la fatale éruption du Vésuve, et je me trouvais exactement dessus. Se pouvait-il que…

Aussi irrationnel que cela puisse être, je ne voyais aucune autre explication et, de toute façon, je n’avais strictement rien à faire de la logique ou de trouver LA réponse en cet instant précis. Sans savoir pourquoi, je fus submergée d’une profonde paix intérieure. Je me suis rallongée en adoptant naturellement la même posture que la créature sur laquelle je me trouvais et j’ai posé ma main sur la joue de celle qui me faisait face. Je n’avais, et c’est toujours le cas, pas la moindre envie de comprendre pourquoi j’avais été choisie. Cela ne devait, d’ailleurs, n’être qu’une simple coïncidence. Pour moi, tout ce qui importait était que je l’avais retrouvée. Ou, plutôt, je les avais retrouvées. Je n’avais peut-être été qu’une témoin d’un lointain passé, ou mes propres souvenirs avaient peut-être agi comme des interférences dans ce qu’elles avaient à me dire, je ne sais pas, mais cette expérience m’avait marquée et changée pour toujours. Finalement, elles étaient mortes comme elles l’auraient souhaitée, ensemble, et elles resteraient réunies, à l’abri dans cette grotte, pour des siècles et des siècles. Mais, bien sûr, il y avait d’autres explications possibles et bien plus rationnelles.

Je ne pouvais rester près de toi, mais sache que, toujours, ton souvenir vivra en moi. Je devais trouver un moyen de sortir et retourner au vaisseau. Il y avait de l’air dans cette cavité, il devait donc forcément y avoir un conduit. J’espérais seulement qu’il soit suffisamment large pour que je puisse passer et que j’en ai la force. Si j’attendais ici, j’allais finir par mourir de faim, je n’avais donc pas le choix. Personne ne viendrait à mon secours, je devais me débrouiller seule. Seule ? Peut-être pas, après tout. Je réglais de nouveau la luminosité de l’écran afin de pouvoir lire.

— Zoé ? Zoé est-ce que tu me reçois ?

>CAPITAINE !

JE SUIS RASSUREE DE VOUS ENTENDRE_

RECEPTION : 2/5

— Moi aussi, je suis contente de t’entendre, Zoé. Je suis coincée dans une sorte de grotte avec une rivière souterraine alimentée par le lac. Peux-tu trianguler ma position et faire un relevé topographique pour me trouver une sortie ?

>NEGATIF_

JE NE DISPOSE PAS DES SONDES NECESSAIRES A CETTE OPERATION_

UNE TRIANGULATION REQUIERE PLUSIEURS ANTENNES OU BALISES_

— Bordel… Et utiliser le haut-parleur du data-bracelet pour écho-localiser une issue, c’est faisable ?

>NEGATIF_

QUALITE DE CONNEXION INSUFFISANTE_

— Bon… Tant pis, je vais devoir le faire… A l’ancienne, dis-je en regardant le visage face à moi.

>SOYEZ PRUDENTE_

VOS CONSTANTES SONT FAIBLES_

— Je vais essayer, Zoé. Je vais essayer, mais je n’ai pas d’autre choix. Terminé.

Je me relevais avec précaution pour ne pas marcher sur les corps pétrifiés. J’avais réellement du mal à en détacher mon regard. Cette vision était à la fois émouvante et fascinante. Lorsque, remontant du sol entre les deux créatures, je vis apparaître ma luciole bleue ! Ma conviction d’athée fut passablement ébranlée l’espace d’un instant. Il était impossible qu’il s’agisse de l’âme de l’une ou de l’autre, voire même des deux réunies — encore que —. Je songeais plutôt à une sorte de Zoé version E.T. ou à un phénomène naturel. Pourtant, il était évident que c’était en tous points le même orbe bleu que j’avais vu dans mon coma. L’orbe flottait au-dessus du sol et s’approcha de moi en émettant un bourdonnement alors que je pouvais voir comme une onde électrique parcourir sa surface. J’avais l’impression qu’il me fixait, et il paraissait menaçant. J’écartais la théorie bancale du phénomène naturel. Peut-être un genre d’hologramme ? Un drone ? Une IA ?

— Cath ? C’est toi, tentais-je ?

Je n’obtins aucune réponse ni le moindre frémissement. Nous ne devions probablement pas parler la même langue. Il se dirigea vers mon bras gauche et je crus d’abord qu’il voulait voir mon data-bracelet. Peut-être voulait-il communiquer ? Je tournais donc l’écran face à lui, mais, au lieu de s’y diriger, il fit plusieurs fois le tour de ma main.

— Euh… Que je tourne la main ?

Je pivotais mon poignet et présentais ma paume face en l’air. Je n’étais sûre de rien, mais ça ne coûtais rien d’essayer. Luciole, appelons-le ainsi, se plaça au-dessus et, alors que le champ électrique se coupait, quelque chose tomba dans ma main. Je la reconnus immédiatement, mais il me fallut plusieurs secondes pour le réaliser. Ce que Luciole venait de m’offrir était ni plus ni moins le même anneau de métal que celui que je portais lors de mon « trip psychédélique ». Etait-ce le même ou était-ce l’originale ? Impossible à déterminer sans analyse de datation. Honnêtement, ce détail était sans importance. Le symbole était trop fort et les larmes me montèrent aux yeux aussitôt. Je le passais à mon annulaire. C’était un tout petit peu grand, mais cela n’avait pas d’importance non plus. Luciole émit une vibration, comme s’il était satisfait, je crois, et s’éloigna en direction de la paroi. Il fit plusieurs zigzags contre la roche et disparut par une ouverture dans le plafond. Après quelques secondes, il réapparut et vibra de nouveau. Il m’indiquait le chemin de la sortie !

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