Chapitre 73

Lorsque je rouvris les yeux, je me trouvais sur un promontoire rocheux. La vue devant moi offrait un panorama dégagé sur l’océan situé en contrebas, à une cinquantaine de mètres de dénivelé. J’eus beaucoup de mal à interpréter ce que je voyais tant le paysage que je connaissais avait changé. Il n’y avait plus aucune trace de l’Hermès nulle part, des îles volcaniques encore fumantes étaient sorties des eaux agitées, même les forêts avaient été bouleversées. Un chaos indescriptible secouait la planète tout entière qui semblait se remodeler sous mes yeux. Mais, le plus frappant fut la vision d’un faisceau d’énergie qui semblait provenir de l’espace et s’enfonçait dans les profondeurs de la mer dans un bouillonnement tumultueux. Un faisceau identique pouvait s’apercevoir à l’horizon et, bien sûr, il y en avait un autre à l’opposé du premier. Un mot me vint immédiatement.

— Terraformation…

Je venais de remarquer que je tenais une torche enflammée dans ma main droite. Il faisait pourtant jour ! Ma main et mon avant-bras avaient un aspect parcheminé, et je portais une espèce de longue robe de lin rouge foncé. Cela avait un côté très reconstitution médiévale. Un anneau de métal ornait l’annulaire de ma main gauche, ce qui était plutôt réconfortant. Lentement, je portais cette main à mon visage. La peau n’était plus aussi ferme que dans mes souvenirs. Quel âge pouvais-je avoir ? Je me retournais pour me retrouver face à un bûcher de crémation encore éteint. C’était donc pour ça, la torche ? Un corps était allongé au sommet comme dans la tradition hindouiste, recouvert d’un voile de couleur orange. Il m’était impossible de distinguer de qui il s’agissait, mais, à son allure générale, il devait être un homme adulte.

Derrière le bûcher cérémoniel, la foule des proches et d’amis était disposée en arc de cercle. Certains avaient la tête baissée, probablement en prière, tandis que les autres me regardaient. Il y avait des jeunes, et d’autres plus anciens, comme moi. Je les fixais tous un à un dans l’espoir de reconnaître un visage familier, jusqu’à ce que je la trouve enfin. Nos regards se croisèrent et je sus que c’était elle. Le temps avait fait son œuvre, mais il n’était pas parvenu à ternir sa beauté. Elle devait approcher de la soixantaine, peut-être plus ? Les boucles rousses, autrefois si flamboyantes, étaient devenues cendre, mais c’était bien ma Cath. Son regard n’avait pas changé, peut-être étaient-ils un peu plus clairs. Lorsqu’elle comprit que j’étais revenue, sûrement que j’avais l’air complètement perdue et de débarquer de nulle part, elle plaqua ses mains devant sa bouche, contenant comme elle le pu son émoi. Je n’en compris pas tout de suite la raison et la regardais d’un air bête. Elle paraissait au bord des larmes. Aussi charmante que me fût cette idée, ce n’était sans doute pas ma seule présence qui la mettait dans cet état. Il ne pouvait y avoir qu’une seule explication : le corps sur le bûcher devait nous être proche à toutes les deux, et je ne voyais qu’une seule personne assez proche pour cela.

— Thomas…

Un regard à Cath suffit à me confirmer que j’avais vu juste. Thomas, peut-être mon seul véritable ami, était là, allongé sur ces bûches que je m’apprêtais à enflammer. Je ne l’avais pas revu lors de mes sauts dans le temps et le dernier souvenir que je conservais de lui était celui de ce matin-là où il était venu nous apporter le petit déjeuner. Je le revoyais encore nous dire « Je suis vraiment content pour vous deux, vous formez un très beau couple ». Cette simple phrase m’avait profondément touchée. Cela n’avait l’air de rien, mais ce sont ces petits rien qui font les grands tout. Sans oublier son discours galvanisant lors de l’instauration de notre fête nationale. Pour moi, c’était hier. Littéralement.

Je fixais la dépouille enveloppée dans le linceul mortuaire et posait ma main gauche sur le sommet du crâne avant de fermer les yeux. Je n’allais pas le ressusciter ou faire une incantation magique. Je me recueillais, simplement, et offrait à mon ami un dernier hommage. Je compris que c’était lui la raison de ma présence. Pour je ne savais quelle raison, « on » voulait me laisser vivre les moments riches en émotions de cette vie. A moins que ce ne fût qu’un moyen pour mon autre moi de se soustraire à la douleur que représentait cette perte, me faisant agir comme un fusible. Mon plus grand regret à cet instant fut de ne l’avoir pas véritablement connu et vu vieillir. Mais, connaissant Thomas et son caractère adorable, j’étais persuadée qu’il n’était pas devenu un sale con.

Comme toute bonne humaine formatée par la société, je nous voyais déjà faire des barbecues au fond du jardin de notre maison le week-end en nous amusant de regarder des enfants, que j’imaginais bien sûr être les siens, jouer ensemble et se chamailler. J’avais imaginé bien des choses comme être son témoin de mariage, mais il ne s’était peut-être jamais marié. Pourtant, j’aurais tellement aimé connaître son épouse, m’émerveiller devant ces enfants que je n’aurais jamais et les entendre m’appeler Tatie. Quoi qu’il en fut, mes pensées allaient toutes vers ce jeune et fringuant capitaine du Hermès, planté devant mon lit lorsque j’étais sortie de ma stase cryogénique, et devenue le premier maire d’Utopia aujourd’hui engloutie.

Les larmes me montèrent aux yeux sans que je puisse les contrôler. Je me sentais vide de la plus petite force, de la moindre volonté, tel un arbre abattu se résigne à mourir à l’endroit où il vit le jour, où il grandit, et où il vient de tomber. Cathelynn vint à ma rescousse, quittant l’arc de cercle qui n’avait d’assistance que le nom, pour m’épauler dans cette épreuve qui était, finalement, bien au-dessus de mes forces. Elle m’enlaça de toute sa tendresse et de son amour, sa présence et sa force eurent un effet qu’il m’est difficile de décrire avec des mots. Je pouvais la sentir couler en moi tel un torrent impétueux. Elle était mon ancre, ma source, mon point cardinal.

— Il souhaitait que ce soit toi, murmura-t-elle.

J’avais posé mon front contre le sien, les yeux clos. Je voulais lui répondre, j’en avais réellement le désir, mais que dire ? Alors, sans un mot, puisque les mots sont dérisoires, je me détachais de Cathelynn et enfonçais profondément ma torche à la base du bûcher qui ne tarda pas à s’enflammer. Les flammes s’élevèrent alors que mes larmes coulaient. « Toutes les bonnes choses ont une fin », pensais-je en paraphrasant ce que m’avait dit Cathelynn la veille, il y avait des décennies.

Il ne restait plus rien qu’un amas de cendres fumantes. J’étais restée jusqu’au bout en tenant la main de mon épouse à mes côtés. Certains avaient pris la parole pour évoquer la vie du défunt, on avait chanté, on avait même ri. C’était évidemment une cérémonie émouvante, mais pas triste. Je fis ainsi la connaissance de sa famille. Ses enfants lui ressemblaient tellement. Au final, je ne connaissais rien d’eux, ils n’étaient tous que des étrangers. Je retrouvais également une poignée de vieilles connaissances. A part Cathelynn qui en connaissait la raison, tout le monde était très impressionné par ma si bonne mémoire, surtout à mon âge, concernant des événements qui s’étaient déroulés il y avait tant d’années. Je devais avoir l’air d’une petite vieille qui radote et ressasse le passé. Il ne restait plus beaucoup de personne encore en vie ayant vécu les premières heures de la colonisation. La nouvelle génération était déjà là, et la suivante déjà en route. Ma place, et mon temps n’étaient plus synchronisés aux leurs depuis longtemps.

Les invités se dispersèrent et je restais seule avec Cathelynn. Personne n’allait récupérer les cendres, on allait simplement laisser le vent les disperser, les restes seraient mis en terre. Je me tournais vers Cath en lui tenant les mains. Mes bonds n’avaient cessé d’être de plus en plus espacés dans le temps. D’abord ce fut six ans, puis seize et maintenant ? Vingt, trente ans ? J’avais le sentiment atroce que je la regardais pour la dernière fois. Que je la touchais et sentais sa chaleur pour la toute dernière fois de mon existence. Ces yeux qui me regardaient et savaient si bien me voir, moi, sa Silwenne du passé, n’allaient bientôt plus appartenir qu’à un souvenir. De toute façon, mon esprit ne pouvait survivre sans mon corps, n’est-ce pas ? Toute cette mascarade allait donc forcément bientôt cesser et nous serions de nouveau en ensemble, à jamais en paix.

Je l’ai embrassée longuement et je l’ai prise dans mes bras. J’attendais le moment fatidique et cruel où nous allions être arrachées l’une à l’autre. Elle ne disait mot, nous voulions seulement profiter de nos derniers instants. Même si cela n’était pas sa fin à elle, ce serait sans doute ma fin à moi. En un sens, cela me rassura de savoir que Cathelynn allait encore vivre et que mon autre moi allait être là pour elle, la protéger et l’aimer. Etrange sentiment d’en arriver à s’envier soi-même.

— Qu’on en finisse, murmurais-je.

— Je t’aime, Sil.

— Je t’aime, Cath.

Nous nous sommes embrassées de nouveau et ce fut comme un signal pour le sadique derrière le bouton «/reboot» de mon cerveau. La douleur était toujours là, aussi fulgurante que la première fois, mais je décidais de l’ignorer. Elle n’allait pas gâcher mes derniers instants de bonheur, je n’allais sûrement pas lui faire ce plaisir ! Je peux encore sentir la chaleur de son corps, le goût de ses lèvres et le sel de ses larmes.

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