Chapitre 72

Je m’approchais d’un pas tranquille afin de prendre le temps d’observer mon nouvel environnement. L’épave du vaisseau avait pris des airs de barre d’immeuble de cité HLM vétuste. Des ouvertures avaient été découpées dans la coque extérieure et faisaient office de fenêtres ou de balcons. Ici, du linge séchait, là, c’était du poisson. Les gens que je croisais me saluaient avec un grand sourire, un signe de la main, et me félicitaient pour mes prises, les poissons enfilés sur ma tige de bois.

Leurs vêtements étaient un mélange de combinaisons plus ou moins découpées et adaptées, ou des tenues de toile teintes et décorées. Partout, c’était une sorte de kaléidoscope de technologie et d’archaïsme. Cela donnait un genre tout à fait étrange. Par exemple, des outils pour le travail du bois d’un autre âge côtoyaient les torches à plasma. Ou encore, un homme qui buvait dans une tasse en terre cuite tout en regardant un moniteur relié à des antennes paraboliques avec une paire de lunettes bricolées sur le nez. Sur l’écran, je pouvais distinguer un schéma stellaire avec Rhéïa au centre.

Je ne savais pas combien de temps allait durer cette parenthèse dans ma mémoire. Qu’était-il arrivé à Cath, à mes amis ? Allaient-ils bien ? Etaient-ils encore vivants ? Je me sentais comme une étrangère dans mon propre corps, un passager clandestin dans ma propre vie. Je m’étais arrêtée au pied de l’épave, devant ce qui devait être un hall d’entrée dont le sol était couvert d’une couche de sable, et je restais plantée là, ne sachant où aller. Je ne savais même pas où j’habitais. Des sentiments d’impuissance et d’injustice m’étreignirent le cœur. Je ne méritais pas ce qu’il m’arrivait. On était en train de piller ma vie et on ne me laissait que les miettes.

Un homme pénétra à son tour dans le hall d’entrée. Je ne m’aperçus pas tout de suite de sa présence. Il s’arrêta à ma hauteur et posa une main sur mon épaule.

– Silwenne ? Ca ne va pas ?

Je réalisais seulement maintenant que je pleurais. Je ne savais pas quoi lui répondre.

– Je… Non, pas trop. Ca va te sembler idiot, mais… peux-tu me raccompagner chez moi ?

– Oui, bien entendu… Mais tu n’habites plus ici depuis longtemps.

Je serrai les poings sur la tige de poissons morts et la canne à pêche que je tenais pour essayer de ne pas complètement craquer. Le bois recouvert de lanières de cuir émit un grincement plaintif.

– Viens, je vais te guider, reprit-il sur un ton compatissant.

Nous n’avons pas échangé un mot de tout le trajet. Apparemment, j’habitais un peu en dehors du camp principal, à l’orée de la forêt. C’était une petite maison d’un seul étage avec des murs en rondins de bois et une toiture en tuiles de terre cuite. Sur le devant, des brise-vent en roseau délimitaient un jardin potager suffisant pour nourrir une petite famille. La canopée des grands arbres offrait de l’ombre qui, avec cette orientation visiblement étudiée, recouvrait le toit sans trop cacher le soleil aux fruits et légumes. Mon guide me laissa devant le portillon et repartit.

Une silhouette familière se redressa entre les rangs de plantes médicinales et les aromates. Cathelynn était là, dans une tunique de toile courte et très échancrée. Ses cheveux avaient repoussé et ses boucles rousses tombaient en cascade de feu sur ses épaules nues. Elle fit un signe à l’homme qui s’en allait, lequel le lui rendit avec le sourire. Mon soulagement de la revoir, si belle et si vivante, fut tel que je lâchais tout ce que je portais pour courir vers elle. Enjambant le portillon, je m’élançais pour venir la serrer dans mes bras et l’embrasser comme si je ne l’avais pas revue depuis des années. Après une longue étreinte, je pris enfin le temps de la regarder. Elle avait un peu vieilli, mais elle était toujours aussi rayonnante.

– Eh bien, eh bien… Que t’arrive-t-il ? Tu as été piquée par une méduse aphrodisiaque ?

– J’avais si peur de ne plus te revoir, qu’il te soit arrivé quelque chose pendant mon absence.

– Ton absence ? Tu n’es partie que quatre heures !

Elle rit et ce simple son cristallin suffit à chasser mes idées noires. Elle réussissait à tout rendre plus facile, plus supportable. Mon fardeau devenait aussi léger qu’une plume quand il ne disparaissait pas tout simplement. Et elle y parvenait sans effort. Cath avait ce pouvoir.

– Je sais, enfin non, je ne sais pas…

– Tu vas me raconter tout ça à l’intérieur, le repas ne va pas se préparer tout seul.

Elle me sourit et disparut dans la maison pendant que j’allais ramasser les poissons. Je préférais ne pas gâcher ce moment au risque de le perdre en repartant trop tôt sans avoir le temps de lui expliquer quoi que ce soit. Nous avons déjeuné. Les poissons grillés étaient délicieux accompagnés d’un genre de patates douces. Puis nous avons fait l’amour par deux fois. Allongée sur le lit, dans les bras l’une de l’autre, je savourais chaque instant près d’elle.

– Cela faisait longtemps que tu ne m’avais pas fait l’amour comme ça, me dit-elle.

– Nous ne faisons plus l’amour ?

– Ho ! Si, souvent, mais là… Quelle fougue !

– Tu te rappelles le jour du météore ? Lorsque j’étais partie chercher des médicaments ?

– Comment oublier cette sombre journée ?

– Je t’avais parlé de mes pertes de mémoire.

– Oui, je m’en souviens.

– Eh bien, pour moi, je ne t’ai pas revue depuis ce jour-là, même si c’était tout à l’heure.

– Mais… C’était il y a six ans !

Six ans… J’avais perdu six années de ma vie en un claquement de doigts. Pourquoi et comment était-ce possible ? Si encore j’en gardais les souvenirs du temps passé, mais là. Je perdais mon temps, au sens propre.

– Et ce n’est pas tout. Pour moi, la soirée que nous avons passées au restaurant le jour de ton anniversaire, et les huit jours de folie qui s’en suivirent, cela s’est passé la semaine dernière, et ce n’est qu’hier que Thomas et venu nous chercher pour la cérémonie.

Cathelynn accusa le coup et devint livide.

– Si ce n’est pas toi… Avec qui est-ce que je vis ?

– C’est probablement toujours moi, mais une version différente de moi. Une version qui a des souvenirs que je n’ai pas.

– Une sorte de crise d’amnésie ? C’est complètement dingue.

– Dingue et frustrant, oui.

– Tu as une idée sur la façon de te faire rester toi-même ?

– Non, mais il semble que tu sois mon point de repère, car à chaque fois c’est vers toi que je reviens. Je ne sais pas ce qui provoque ces absences, si l’on peut les appeler ainsi puisque, techniquement, je suis toujours là.

– Ecoute, je vais trouver quelque chose. J’y passerai le temps qu’il faudra, toute ma vie s’il le faut, mais je trouverai un moyen, un remède. Je ne sais pas si cela relève de la psychiatrie ou d’autre chose, mais je trouverai.

Je l’embrassais tendrement et quittais le lit. Je vis mon reflet dans un miroir fait dans une longue plaque de métal poli. Je me trouvais encore pas mal même si, moi aussi, j’avais un peu vieilli. C’était une étrange sensation. Cathelynn se leva à son tour et vint me rejoindre en m’enlaçant par-derrière, sa poitrine contre mon dos, les mains sur mon ventre et le menton sur mon épaule.

– Je ne t’ai pas encore tout raconté, lui dis-je.

– Au point où nous en sommes, je ne vois pas comment cela pourrait être pire.

Je lui racontais ma rencontre avec l’orbe et la façon dont, d’après moi, il m’avait aidée à trouver le sac de médicaments à un endroit hautement improbable. Le fait que, selon toute vraisemblance, j’étais la seule à le voir. Son explication à ce sujet fut des plus déconcertantes.

– C’est peut-être ton ange gardien ?

– Heu…

– Ou une fée ?

– …

– Ben quoi ?

– Et ce sont les lutins de la forêt qui me font une blague ?

– D’accord, je n’ai rien dit.

Elle semblait faire la tête, je me retournais pour lui faire face, mes mains posées sur sa croupe.

– Tu es croyante ?

– Pas toi ?

– Athée pur sucre, dis-je fièrement. J’ai toujours trouvé surprenant qu’une scientifique puisse croire en quelque chose de surnaturel comme le Divin, les anges et tout le saint-frusquin.

– Je ne vois pas ce qui pose problème dans le fait d’avoir la foi, même pour un médecin.

– Pour moi, un scientifique qui a la foi c’est aussi pertinent que les promesses d’un politicien en campagne électorale. Ca sonne faux.

– Tu vas me faire regretter l’autre toi…

Elle était vexée. Même lorsqu’elle boudait, elle était craquante. Je suis incorrigible. J’étais sur le point de l’embrasser pour me faire pardonner lorsque la douleur dans ma tête revint d’un coup, accompagnée de ce sifflement strident qui semblait vouloir me crever les tympans. Cathelynn était affolée, elle me parlait, mais je n’entendais pas ce qu’elle disait. Le bruit et la douleur étaient insupportables !

Lorsque ce fut fini, cru d’abord que rien n’avait changé, jusqu’à ce que je réalise que je me trouvais sur une plage. Cath était vêtue d’une robe de fête, une couronne de fleurs posée sur les cheveux. Elle était irréellement magnifique et elle me souriait l’air très ému. Elle avait changé, physiquement, et j’essayais de déterminer son âge. Peut-être la quarantaine ? Bon sang ! Nous nous tenions les mains et il régnait un silence assourdissant. J’avais la nette impression qu’on m’observait. Je regardais à ma droite et je compris alors qu’une foule immense avait les yeux braqués sur moi dans ce qui semblait être… Non. Quand même pas ? Un regard à ma gauche et je vis une femme que je ne reconnus pas qui me fixait également.

– Heu… Pardon, demandais-je ?

– Silwenne Ethael, veux-tu prendre pour légitime épouse…

Je n’écoutais déjà plus. Au moins je n’allais pas rater mon propre… Mariage ?! Cathelynn me regardait. A l’expression de son visage, je voyais qu’elle avait compris ce qu’il se passait. En un sens, la Silwenne qu’elle avait connue dans sa jeunesse était de retour, même si, physiquement, j’étais toujours celle avec qui elle avait passé toutes ces années. Au moins, j’étais rassurée de constater que notre amour avait survécu au point de l’officialiser et de nous unir pour le meilleur et pour le pire. C’était rassurant, certes, mais, en un sens, ce n’était déjà plus ma vie. Tout au plus en étais-je la spectatrice conviée à assister aux moments forts. On m’avait offert le best-off. Super.

– Je le veux.

– Vous pouvez embrasser la… enfin, l’autre… Vous pouvez vous embrasser, voilà.

Un rire parcouru les invités, aussitôt suivis d’applaudissements assourdissants. C’était réellement impressionnant et très émouvant. Nous avons échangé un langoureux baiser avant de nous enlacer et Cath me murmura.

– C’est toi ?

J’avais simplement répondu d’un hochement de tête. La question me parut étrange, comme si ce n’était pas aussi moi le reste du temps. Je n’étais plus qu’une invitée dans mon propre corps, une invitée parmi les autres, mais, malgré tout, je l’aimais comme au premier jour. De mon point de vue, cela ne faisait qu’une semaine que nous nous étions rencontrées, quoi de plus naturel, donc.

– Combien, avais-je demandé ?

– Tu es sûre de vouloir le savoir ?

– Dis-moi…

– Ca fait 16 ans et 3 mois.

– J’ai besoin de m’asseoir…

Après la cérémonie, la fête battait son plein et c’était le milieu de la nuit. Cath et moi remerciions les invités de leur présence alors que, en fait, tout le monde devait être là. Il y avait une bonne ambiance, de la musique, des rires, tout le monde s’amusait. Tout le monde sauf l’un des invités qui s’approcha de moi, l’air soucieux et très sérieux. Il se pencha à mon oreille pour parler à voix basse et couvrir les bruits de la fête.

– Madame, on a repéré un écho inquiétant sur le détecteur orbital.

– Vous devriez prévenir le maire, dans ce cas.

– C’est toi le maire, me dit Cathelynn en se penchant de l’autre côté.

– Ho… Putain de merde.

– Tu l’as dit. Lui, c’est Sam, il est de la sécurité, poursuivit-elle.

Sam devait avoir à peine plus de la vingtaine avec un visage encore poupon. Il brancha l’écran de son data-bracelet. L’image montrait un triangle clignotant qui se rapprochait d’un disque avec une ellipse entre les deux. Je me dis que les jeux vidéo n’étaient plus ce qu’ils étaient.

– Qu’est-ce que je suis censée voir… Sam ?

– Un objet qui fonce droit sur Rhéïa.

– Un astéroïde ?

– On ne croit pas.

– Pourquoi pas, intervint Cathelynn ?

– Parce que c’est creux, que ça largue des choses dans l’espace et que ça émet un signal.

– Quel genre de signal ?

– On n’en est pas sûr… Mais il se peut que ce soit un signal de détresse ou de la télémétrie.

– Ou autre chose.

– On n’en est pas sûr, répéta-t-il.

– Combien de temps, demandais-je après un moment ?

– Trois minutes, peut-être moins.

– C’est trop court pour mettre les gens à l’abri. Y a-t-il un risque pour la colonie ?

J’avais pris la main de ma femme dans la mienne et la serrai fort. C’était pour elle que j’avais peur.

– On ne pense pas, il devrait se consumer dans l’atmosphère et nous ne sommes pas sur la trajectoire.

– Quelle direction ?

Sam scruta le ciel étoilé tout en vérifiant avec son écran avant de pointer une direction du doigt.

– C’est par là. Tenez, prenez ça.

Il me tendit une paire de jumelles de poche. Elles étaient petites, mais avec un fort grossissement. Je ne vis d’abord rien. Puis, un scintillement attira mon attention. Le point brillant grandissait rapidement. Je pus distinguer clairement des parties se détacher des deux côtés à un rythme trop précis pour n’être pas artificielles. Ca ne pouvait être qu’un vaisseau qui larguait, sans aucun doute possible, des capsules de sauvetage. L’avant commença à rougir et des flammes apparurent. Il y eut une déflagration le long de la coque, une onde de choc, et tout l’arrière s’ouvrit comme les pétales d’une fleur avant d’être totalement arraché. Je restais sur la partie avant. Il me semblait que la manœuvre avait eu pour effet de ralentir la chute de l’engin qui ne prit pas complètement feu dans la haute atmosphère. En revanche, cela avait sans doute fragilisé sa structure et il se disloqua. Les parties, peut-être trois ou quatre, s’écrasèrent au loin à très grande distance les une des autres.

– Voilà qui est réglé, le danger est écarté, dis-je sur un ton triomphant. Il faudra envoyer des équipes inspecter ce qu’il reste à la recherche de survivants.

Pendant que je fanfaronnais, Sam n’avait pas l’air du même avis, attentif à ce qu’il entendait dans son comm_link.

– Madame, on me signal que l’arrière de l’objet s’est divisé en une dizaine de parties. Il semble qu’elles… Vous pouvez répéter ? Madame, il semble qu’elles se mettent en orbite géosynchrone tout autour de Rhéïa. Voulez-vous que…

Je n’entendis pas le reste qui fut submergé par le sifflement strident et la douleur atroce dans ma tête.

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