Chapitre 71

Freyr était fendue en deux dans le sens de la hauteur et plusieurs portions avaient disparues au niveau du point d’impact, dans les environs du pôle Sud. Une énorme partie en forme de pointe était manquante. Des esquilles plus petites flottaient dans l’espace, plus ou moins proche de la plaie béante de l’astre. Le tout semblait vouloir conserver une cohésion relative et rester en orbite. Comme si la lune essayait de rassembler ses morceaux. Pour nous, le plus gros des dégâts semblait être le résultat du tsunami engendré par la chute d’un des blocs dans l’océan. Les plus petits débris s’étaient consumés dans l’atmosphère, mais les autres s’étaient abattus comme une pluie de grenaille. Cela devait être la fin d’après-midi, pourtant le ciel était obscurci de fumée provenant d’incendies disséminés dans les forêts et l’air était chargé d’une odeur de brûlé et de suie. Heureusement que le climat était humide, cela ne devrait pas durer trop longtemps, pensais-je. C’était sans compter l’inflammabilité des résineux.

 

Nous marchions ensemble, Cathelynn et moi, hagard parmi les ruines d’un paysage surréaliste. Le village n’existait plus. La plupart des maisons en bois avaient été balayées, y compris la mienne dont il ne subsistait que le sous-sol en pierres. Les préfabriqués étaient éparpillés comme des briques de plastique après le passage d’un Godzilla en culotte courte. Certains avaient bien résisté tandis que d’autres avaient été broyés par la puissance de la vague et les roches telle une mâchoire géante.

 

– C’est horrible, murmura Cathelynn en se blottissant dans mes bras.

– Je ne m’inquiète pas, on s’en relèvera, comme nous le faisons toujours.

 

Je déposais un baiser sur son front et pris un moment pour l’observer alors que je passais ma main dans ses mèches courtes. Sa nouvelle coupe laissait sa nuque nue, c’était plutôt sexy. Je devrai pouvoir m’y faire.

 

– Mais c’est ça le plus bizarre. J’ai l’impression d’avoir manqué toute une partie de ma vie. Environ six mois, à vue de nez. Est-ce que tu as remarqué quelque chose à mon sujet ? Un changement dans mon comportement ?

 

Elle secoua négativement la tête.

 

– Non, rien de particulier. Tu as des pertes de mémoire ?

– Ca y ressemble.

– Il va être difficile de te faire des examens, maintenant…

– J’ai de plus en plus le sentiment qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec le monde.

– Comme quoi, par exemple ?

– Je ne sais pas trop… C’est comme… Une dissonance.

– Tu n’es plus heureuse avec moi ?

– Ne dis pas n’importe quoi. Heureusement que je t’ai, dis-je doucement.

 

Je lui souriais tendrement avant de l’embrasser amoureusement. Elle fut rassurée.

 

– Je vais aller proposer mon aide et soigner les blessés, dit-elle.

– Tu as besoin de quoi ?

– Essaie de voir si tu peux trouver des bandages, des médicaments, et tout ce que tu pourras rapporter dans… ce qu’il reste.

– J’y vais tout de suite.

– Soit prudente, Sil, dit-elle en m’embrassant.

 

Je la regardais s’éloigner vers l’épave et levais les yeux sur celle-ci. L’Hermès nous avait vaillamment protégés, mais il était peu probable qu’il puisse résister à plus de dégâts de la sorte. Cependant, il représentait le seul refuge que nous avions. Autrefois à demi enfoncé dans le sable, le plus gros de la vague était passé par dessus la coque, à peine freinée, avant de s’abattre sur le village. A présent, l’Hermès faisait pratiquement partie intégrante du paysage, tout recouvert de sable, de rochers et d’algues. Le choc l’avait renversé et sans doute déplacé, mais je ne parvenais pas à trouver un point de repère afin d’évaluer la distance.

 

Un rapide coup d’œil à ma tenue suffit à me faire savoir qu’elle n’était pas vraiment adaptée. Je portais de nouveau une sorte de toge en toile un peu plus sophistiquée que la dernière fois. Je n’avais pas le temps de chercher autre chose, aussi je retirais l’étoffe, à l’endroit même où je me trouvais, et déchirais les parties superflues qui se seraient accrochées à la première branche venue. Ainsi, je n’avais conservé que de quoi me confectionner une brassière serrée et une jupette. J’avais dans l’idée de me changer dès que j’aurai trouvé autre chose comme un treillis et de bonnes chaussures. Des bandes de tissus enroulées autour des paumes feraient office de gants. J’étais sur le point de partir lorsque j’entendis qu’on m’appelait.

 

– Silwenne ! Bon sang, je te trouve enfin !

 

C’était Howard Erney qui trottinait vers moi dans une tenue tachée de sang. Il me tutoyait ? C’était nouveau ça aussi.

 

– Qui y a-t-il ?

– J’ai croisé Cathelynn, elle m’a dit que tu comptais partir en reconnaissance pour chercher du matériel ?

– En effet. Il nous faut des soins pour les blessés et tout ce que je pourrai transporter.

– C’est ce qu’elle a dit. Je veux que tu prennes ça.

 

Il me tendit un data-bracelet à écran intégré avec son comm_link.

 

– Est-ce que j’ai le choix ?

 

J’avais posé la question par pure rhétorique. A son ton et connaissant le personnage, je savais pertinemment qu’il ne me laissait pas le choix.

 

– Est-ce que j’ai l’air de vouloir négocier ? Reste en contact permanent et reviens avant la tombée de la nuit, d’accord ?

– C’est entendu, chef, dis-je en faisant un salut militaire.

– La sécurité avant tout !

 

Il me fit un clin d’œil appuyé tout en me pointant de ses deux index, les pouces relevés. Je crois qu’il venait d’imiter une publicité. Je dus mettre le data-bracelet à mon avant-bras sous ses yeux avant qu’il ne me laisse partir. Ce type ne plaisantait vraiment pas avec la sécurité. Je me mis en route.

 

Après un long moment à marcher sans trouver quoi que ce soit d’intéressant, j’avais enfin déniché une cantine en métal à demi enfouie sous la boue. A l’intérieur, il y avait tout un stock de chaussures de marche de toutes les tailles. Elle tombait à point nommé, je commençais à avoir beaucoup de mal avec mes sandales. J’avais trouvé ma pointure et, sans plus attendre, j’enfilais la paire et nouais les lacets. C’était un pur bonheur, je n’allais plus sentir le moindre petit caillou sous mes semelles. C’est en me relevant que je l’aperçus. Il était là, à une cinquantaine de mètres de moi, flottant immobile au-dessus du sol sans un bruit. Je ne savais pas si l’orbe avait des yeux, mais lorsqu’il vit que je le regardais, il me sembla qu’il eut comme un tressaillement. D’excitation ? De peur ? J’écartais doucement les mains en signe d’apaisement et parlais d’une voix aussi calme que possible.

 

– Hey, là. N’ait pas peur. Je ne te veux aucun mal…

 

L’orbe n’eut pas la moindre réaction. Je vérifiais sur l’écran du bracelet, au cas où. Rien non plus. J’avais l’air fine à tenter de communiquer avec une luciole. Je me décidais à avancer tout doucement comme au-devant d’un animal que j’aurai essayé d’amadouer. Il me laissa l’approcher jusqu’à une dizaine de mètres. Son halo cyan devint comme irisé. Je m’arrêtais nette.

 

– Ok… Ok… Pas plus près, c’est ça ?

 

Pas d’autre réaction. Ca s’annonçait coton. Je ne savais même pas si cette chose comprenait ce que je disais, mais ça semblait intelligent, suffisamment pour me mettre en garde en tout cas. Du moins, si j’avais bien compris la signification de ce qu’il venait de faire. Bon, par où commencer ? Peut-être faire les présentations…

 

– Je m’appelle Silwenne Ethael… Silwenne, dis-je en me désignant. Sil-wenne.

– A qui tu parles ?

 

La voix derrière moi me fit sursauter. C’était Pierre Moreau, le chef mécanicien à la bouille moins joviale que d’habitude. Là, il avait plutôt un air suspicieux. Je ne l’avais pas entendu arriver tant j’étais concentrée sur l’orbe. Il scrutait les environs avec méfiance, prêt à se défendre, ou à prendre ses jambes à son cou.

 

– Désolé, je ne voulais pas te faire peur. A qui tu parlais ?

– Ben…

 

Je désignais d’un signe de tête, comme une évidence, l’endroit où se tenait toujours l’orbe. Moreau ne semblait pas voir ce que je lui montrais, l’orbe était pourtant au même endroit et flottait doucement dans les airs.

 

– Ben, la luciole bleue ! Elle est juste là.

– Tu dis… que tu vois une luciole bleue… et que tu lui parles ?

 

Il plissait les yeux en me parlant. Je devais vraiment avoir l’air d’une dingue. Je restais bête. Ce n’était donc que dans ma tête. Lentement, l’orbe se mit à descendre jusqu’à disparaître complètement dans le sol.

 

– Non, elle est partie, dis-je dépitée.

 

Je changeais aussitôt de sujet pour faire diversion.

 

– J’ai trouvé des chaussures, elles sont dans la caisse.

– Cool !

 

Pendant que Moreau cherchait sa pointure, j’allais tout de même vérifier à l’endroit où l’orbe avait disparu. L’instinct ? La persistance dans la folie ? Appelez ça comme vous voulez. Là, sous un amas de rocailles et des branches brisées que je déblayais à la main, je trouvais une masse vert kaki avec une croix rouge peinte dessus. J’extirpais l’objet des décombres pour m’apercevoir qu’il s’agissait d’un sac à dos militaire de médecins, fait dans un tissu très résistant avec tout un tas de poches. Il avait l’air plein de matériel à en juger sa forme bombée et son poids. Je ne savais même pas que nous avions ce genre de choses.

 

– Ben merde, alors…

– C’est ça, ta luciole ? Elle n’est même pas bleue.

– Ouep, dis-je en enfilant les bretelles du sac ! On va aussi emporter les chaussures, ça devrait être utile aux autres.

– Ca marche ! Hé-hé ! T’as compris ? Ca marche !

– Ha… ha… Allez, prend donc l’autre poignée au lieu de faire le pitre.

– Faire le pitre ? Tu parles comme ma grand-mère.

 

Aidé de Pierre Moreau, je rebroussais chemin la tête remplie de questions. Ce qu’il m’arrivait était de plus en plus étrange. L’orbe voulait-il m’indiquer où chercher ? Et existait-il seulement, autrement que dans ma tête ? Il semblerait que oui, sinon comment aurais-je su où chercher ? Et alors, pourquoi Moreau ne pouvait pas le voir ? Nous arrivions en vue de l’Hermès. Je vis Cathelynn au loin. Elle semblait occupée à appliquer un bandage à quelqu’un. Je lui fis signe de la main alors qu’elle tournait la tête vers moi, toute contente de la belle prise que j’avais faite. Toutes ces questions m’avaient donnée mal à la tête. Si mal. Et ce sifflement strident dans mes oreilles !

 

Tout se transforma d’un seul coup sans changer totalement. Je ne sentais plus le poids du sac sur mes épaules. Mes vêtements étaient rudimentaires et rapiécés avec, sur ma tête, une sorte de chapeau de paille. De l’utilitaire, sans aucun doute. Dans ma main gauche, je tenais une perche sur laquelle étaient enfilés des poissons inconnus à l’allure exotique. Dans ma main droite, une canne à pêche. L’épave du vaisseau était toujours là, face à moi, mais couverte d’une fine végétation d’herbes et de mousse. La rouille dessinait des taches rougeâtres sur les plaques d’acier que les pluies et les embruns salés avaient rendu mat. Il faisait grand soleil, on devait être un peu avant midi, et il n’y avait pas la moindre trace de panache de fumée dans le ciel bleu. Les abords de l’Hermès étaient aménagés en champs et en enclos. Des enfants jouaient en se courant après. Des enfants ?!

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