Chapitre 70

La semaine avait ressemblé à une lune de miel sous les tropiques durant laquelle le sommeil semblait n’être qu’une étape obligée pour reprendre des forces avant de nouveaux ébats débridés. Thomas était passé, inquiet de ne pas avoir de nouvelles depuis plusieurs jours, mais les bruits provenant de la maison l’avaient en quelque sorte rassuré quant à notre état de santé, car, selon toute vraisemblance, nous étions en pleine forme. Il était reparti, sans oser frapper pour ne pas déranger, et n’était revenu que le lendemain en fin de matinée. N’entendant aucun son suspect, il se décida à se manifester. J’ouvris la porte, enroulée dans le drap froissé, les cheveux en bataille et pas encore bien réveillés.

– Ho, bonjour Thomas.

– Bonjour, Silwenne. Désolé de passer à l’improviste…

Nous nous sommes fait la bise. Je devais empester la sueur et la cyprine à un kilomètre, mais il était bien trop poli pour faire la moindre remarque. Il leva le bras tenant un sac de toile en souriant avec son air taquin.

– Je sais qu’il est tard, mais j’ai apporté le petit déjeuner, de quoi reprendre des forces. Cathelynn n’est pas là ?

– Elle dort encore. Tu veux entrer ? Je vais faire chauffer de l’eau.

– Volontier, mais je ne voudrais pas déranger.

– Ne t’en fais pas pour ça et entre. Laisse-moi juste enfiler quelque chose de plus présentable et je suis à toi. Installe-toi en attendant, je n’en ai pas pour longtemps !

J’avais fait volte-face et le laissait refermer la porte sans faire attention au drap qui laissait voir tout l’arrière de mon corps, couvert de marques rouges.

– Prend le temps de te laver, si tu veux, je m’occupe de tout, dit-il avec tact.

Je pris une douche rapide avant de m’occuper à réveiller Cathelynn qui somnolait encore malgré le bruit de l’eau et l’absence du drap. Penchée au-dessus d’elle, je caressais son corps alangui à l’aide de la pointe de mes cheveux mouillés en remontant jusqu’à son visage. Elle me sourit en passant ses bras autour de mon cou et je l’embrassais.

– Bonjour, toi, me dit-elle.

– Bonjour, mon amour. Bien, dormi ?

– Atrocement bien, fit-elle en m’attirant à elle.

– Thomas est en haut. Tu nous rejoins ?

– Toutes les bonnes choses ont une fin, j’imagine, dit-elle en faisant la moue.

– Pas une fin, mais une simple pause.

Je lui suçotais brièvement un mamelon et m’habillais avant de remonter retrouver Thomas pendant que Cath se préparait. Il avait déjà mis la table sur la terrasse et préparé du thé. Une bouteille de jus de fruit trônait au milieu de petits pains et de viennoiseries. Cet homme était un amour. Le temps était magnifique et, malgré la chaleur qui commençait à se faire sentir, la proximité de la rivière apportait une agréable fraîcheur. Je plissais les yeux sous la clarté du soleil.

– Il va falloir vous réhabituer à la lumière du jour, dit-il en riant.

– J’avoue que j’ai un peu perdu l’habitude de quitter la chambre… On ne perd pas que la tête, mais aussi la notion du temps.

– J’avais remarqué. Je commençais à être inquiet !

– Ah ? Ca fait combien de temps ?

– Huit jours.

– Ah oui ! Quand même !

Nous avons éclaté de rire et Cathelynn se joigna à nous. Elle salua Thomas et vint naturellement s’asseoir près de moi. Thomas nous regardait avec un sourire tendre.

– Je suis vraiment content pour vous deux, vous formez un très beau couple.

– Merci, avons-nous répondu de concert.

– Je venais prendre des nouvelles, ça c’est fait, et aussi pour vous avertir de la cérémonie de ce soir.

– Une cérémonie, interrogea Cathelynn ?

– Oui, à l’épave de l’Hermès, pour célébrer notre installation et marquer le coup. J’avais dans l’idée de faire de cette date une sorte de fête nationale. Pour nous souvenir d’où nous venons et ce que nous avons accompli. C’est un des privilèges du maire, fini-t-il par dire avec un petit sourire. Qu’en dites-vous ?

– C’est une excellente idée.

– Absoluement. C’est prévu à quelle heure ?

– Ce soir, à la tombée de la nuit. Tout le monde est invité à prendre la parole s’il le souhaite.

Cathelynn et moi avons échangé un regard et acquiescé.

– Tu peux compter sur nous.

Le soir venu, Cath et moi nous étions rendues à notre premier évènement social et public en tant que couple. Cela nous faisait une impression bizarre à toutes les deux. Nous n’hésitions plus à nous tenir par la main ou à nous témoigner notre attachement mutuel. Ensemble, nous pouvions affronter n’importe quoi. Je craignais les regards insistants et les chuchotements à notre égard. Or, ce que je voyais était juste un peu de surprise de la part des personnes qui n’étaient pas encore au courant -ils étaient peu nombreux- et énormément de sourires bienveillants. J’étais décidément très fière d’appartenir à cette communauté.

La cérémonie avait lieu à la crique, au pied de l’épave du vaisseau. Des torches étaient plantées dans le sable à intervalles réguliers afin de délimiter la zone et une allée pour s’y rendre. Sur la gauche, les vagues venaient lécher la plage en produisant un son apaisant au rythme lent. Sur la droite, la luxuriance de la forêt formait un épais rideau semblant vouloir nous cacher des mystères et des dangers tapis dans l’ombre. Devant, la masse imposante de la carcasse métallique se dressait, toujours majestueux malgré son état. Une estrade avait été assemblée au bout de rangées de bancs faits de troncs coupés et taillés. Tout le monde était présent, on n’aurait manqué cela pour rien au monde. On aurait dit un congrès d’actionnaires de RSI.

Après quelques minutes d’attente, Thomas monta sur la scène. Un tonnerre d’applaudissements monta du public. Il avait revêtu son uniforme de capitaine pour l’occasion. Il avait fière allure. Thomas fit un geste des deux mains pour demander le silence et il prit la parole, sa voix amplifiée par une sono.

– Mes amis, dit-il en écartant les bras, quel chemin parcourut ! Vous ne trouvez pas ? Mes amis, en tant que régisseur du camp UX834-52F_Alpha… Enfin, je voulais dire, en tant que maire d’Utopia — un rire parcourut l’assistance —, j’aimerai vous témoigner combien je suis fier de ce que nous avons accompli. Ce n’était pas facile de tout quitter. Beaucoup d’entre nous on laissés une famille, un foyer, des amis, pour partir vers l’inconnu sans même savoir si nous allions survivre ne serait-ce qu’au voyage. Mais nous n’avons pas baissé les bras et nous avons relevé le défi ensemble ! Afin de commémorer cette fraternité et cette flamme qui nous anime, j’aimerai faire de ce jour une date importante pour chacun d’entre nous. J’aimerai vous proposer de faire de ce jour, notre fête nationale !

Une clameur, plus forte encore que la précédente éclata. L’enthousiasme était tel que j’en eus des frissons. Tout le monde se leva, applaudissant à tout rompre.

– Il aurait pu faire de la politique, me dit Cathelynn en se penchant à mon oreille.

Personnellement, je ne me sentais pas très bien. Nos ébats et les orgasmes à la chaîne m’avaient sans doute plus épuisée que je le pensais. Les sons et les couleurs commencèrent à me parvenir déformés et une violente migraine me vrilla les tempes sans crier gare. Cependant, après une dizaine de secondes, les symptômes disparurent tout aussi subitement, sans la moindre explication. Thomas était toujours sur la scène et poursuivait son discours.

– A présent, je vais laisser la place à celle que vous attendez tous… Notre nouveau maire : Mérédith !

– Hein ? C’est quoi ce bordel, dis-je ? Mérédith Thomson ?

– Ben oui, me dit Cathelynn à côté de moi. C’est son nom qui a été tiré au sort. Tu ne te rappelles pas ?

J’avais tourné la tête pour la regarder, mais j’eus besoin de quelques secondes pour la reconnaître. Cathelynn portait une robe différente que celle avec laquelle elle était venue et, pire que cela : elle s’était coupé les cheveux à la garçonne !

– Que… qu’est-ce que tu as fait à tes cheveux, demandais-je sur un ton horrifié ?

– On ne va pas reparler de ça maintenant, si ? Tu as pourtant juré que ça m’allait bien !

C’était à n’y rien comprendre. Ca y était, je devenais folle. Je regardais autour de moi et remarquais quelques changements dans la foule. J’aperçus d’abord Rozitta qui donnait le sein à un enfant de quelques mois. Elle avait déjà accouché ? Tout de même pas pendant la semaine dernière ! Il y avait d’autres femmes à différents stades de grossesse. La plupart des personnes dans le public portaient des vêtements différents de ceux qu’ils portaient en arrivant, de fabrication artisanale cette fois. Cathelynn posa le dos d’une main sur mon front avec un air soucieux.

– Chérie, est-ce que ça va ? Tu m’inquiètes.

– Je ne sais pas, Cath… Je n’y comprends rien. C’est comme si…

Je n’eus pas le temps de finir ma phrase. Un bruit assourdissant retentit, comme un vrombissement mêlé de craquements. Quelqu’un cria en pointant le ciel du doigt. Tous les regards convergèrent dans la direction indiquée et nous vîmes un gigantesque astéroïde déchirer la nuit d’est en ouest en laissant une traînée de feu et de cendres dans son sillage. Même depuis le sol, sa taille semblait titanesque. L’astre frôla Rhéïa, rebondissant sur l’atmosphère, mais percuta Freyr de plein fouet. La puissance de l’impact fut dévastatrice et la lune se brisa en plusieurs gros morceaux et des milliers de plus petits. Une partie fut projetée dans le vide de l’espace et quitta l’orbite de la planète, mais les autres furent pris dans l’attraction et allaient retomber un peu partout avec la puissance de centaines de bombes H.

La panique éparpilla la foule comme une fourmilière piétinée. Les blocs de la lune allaient très bientôt s’écraser sur la surface et déclencher ras de marées et incendies, dans le meilleur des cas. Il fallait trouver un abri au plus vite. Thomas eut le même raisonnement que moi et il s’empara du micro pour guider les colons désorientés.

– Tout le monde dans l’Hermès ! Vite !

Le reste est confus. Je me rappelle avoir couru en serrant fort la main de Cathelynn dans la mienne. Nous sommes parvenues à entrer dans le vaisseau ensemble. Je me souviens de la bousculade, des cris, des gémissements de terreur, les sanglots aussi. Certains avaient des torches et nous nous enfoncions dans les entrailles de la baleine agonisante lorsque les premières explosions se firent sentir. Je me souviens de son corps serré contre mon corps, de ses tremblements, de la peur de la perdre. Puis, ce fut le cataclysme. D’autres cris, d’autres larmes.

Lorsque le ciel fut apaisé, que tout redevint calme, les gens ressortirent de la coque d’acier comme s’ils naissaient pour la seconde fois. La plage était méconnaissable et Utopia avait été rayée de la carte. Cath et moi nous en étions sorties. Nous étions blessées, mais nous étions vivantes. Tout le monde n’avait pas eu cette chance. La gueule de bois allait être difficile à faire passer.

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