Chapitre 69

Mon enquête dans Utopia avait été un échec complet. Personne n’avait vu ni entendu quoi que ce soit et, comme je m’en doutais déjà, aucune femme parmi les colons ne ressemblait à celle que j’avais vue la nuit précédente. J’espérais surtout que l’une d’elles m’évoque quelque chose comme cela avait été le cas dans la pénombre, mais rien de tout cela ne s’était produit. Je me retrouvais donc à mon point de départ, sans la moindre piste concrète.

Cela m’avait pris la journée, à courir à droite et à gauche pour voir tout le monde sur leurs différentes affectations. Dans l’état actuel des choses, le mieux que je pouvais faire était d’attendre que les choses bougent d’elles-mêmes, qu’un autre évènement se produise, s’il se produisait. Mais, pour l’instant présent, il était temps de rentrer et de me préparer pour le grand soir, mon rendez-vous avec Cathelynn. Rien qu’à cette simple évocation, mon cœur se serrait de doutes.

Je m’étais douchée et épilée intégralement au laser. « Douce comme une jeune fille », disait la publicité avant d’être retirée. Choquant, mais pas mensonger, à en juger par le résultat. Je déambulais chez moi dans le plus simple appareil pendant que je me pomponnais. Coiffure, maquillage discret, il ne me restait plus qu’à choisir une tenue à la hauteur de l’évènement. Et là, ce fut le drame. Le choix se limitait à la combinaison générique RSI sans la moindre personnalité, ou un pantalon avec une chemise ou un t-shirt. J’étais tentée par ce second choix lorsque me vint une idée. Je n’avais peut-être pas de robe de soirée, mais j’avais des draps ! Je sortis un drap propre du placard, de la même étoffe légère beige, et essayais diverses façons de m’en faire une toge de style grecque. Devant le reflet d’une vitre, j’étais assez satisfaite du rendu avec les bras nus, le décolleté plongeant en V mettant magnifiquement mes courbes en valeur et son joli drapé fendu. Nul doute que cela ferait son petit effet.

On frappa à la porte du salon et je me hâtais de monter ouvrir. C’était Thomas. Il me regarda de haut en bas, la bouche entrouverte, avant de lâcher un :

– Wouaw.

– Thomas ? Bonsoir !

– Bonsoir, Silwenne. Vous êtes… Wouaw.

– Merci, dis-je en rougissant et le faisant entrer.

– Je ne reste pas longtemps, je sais que vous avez prévu de sortir.

– Au moins, je n’ai pas besoin de vous demander comment vous me trouvez, dis-je en tournant sur moi-même.

– Vous êtes… A tomber !

– Merci, ça me rassure un peu. Vous aviez besoin de quelque chose ?

– De… Ho ! Non, je passais vous offrir quelque chose.

Il me tendit une petite boîte rouge avec les mots « Hermès – Paris » inscrits en lettres dorées. Je pris le paquet et l’ouvrit pour découvrir un flacon de verre rouge et or, également.

– Vous êtes fou !

– Ho, ce n’est pas grand-chose. En fait, on me l’a offert avant notre départ. A cause du nom, j’imagine. Mais la personne n’a pas fait attention qu’il s’agit d’un parfum pour femme. Du coup… Je me suis dit que cela vous serait certainement plus utile qu’à moi.

– Je.. je ne sais pas quoi dire, c’est trop.

– Un simple « Merci » suffira, dit-il en souriant gentiment.

Je le pris dans mes bras et l’enlaçais, chuchotant un « Merci » avant de déposer un baiser sur sa joue. Je me mis un peu de parfum sur les poignets ainsi qu’à la naissance des lobes, comme j’avais souvent vu ma mère le faire avant de sortir. Je connaissais suffisamment les marques de luxe pour savoir qu’un tel cadeau devait avoir coûté une petite fortune, et, à des années-lumière de la boutique la plus proche, n’en parlons même pas ! Les effluves étaient à la fois floraux, boisés, épicés. Ca me plaisait beaucoup.

– Bien, dit-il en ouvrant la porte, je ne vais pas vous retarder plus longtemps. Je vous souhaite une excellente soirée. Mes amitiés à Cathelynn… Elle a décidément beaucoup de chance.

– Je n’y manquerai pas.

Thomas sourit et s’en alla. Un regard vers l’horloge suffit à déclencher une panique. 18h57.

– Merde ! Je suis en retard !

Juste le temps de déposer le parfum sur le meuble de l’entrée et de claquer la porte que je rattrapais déjà Thomas qui n’était qu’au bout de la petite allée allant de la porte à la rue.

– Thomas ! Vous êtes à pieds ?

– Biensûr, pourquoi ?

– Je suis en retard, criais-je en repartant déjà !

– Je suis sûr qu’Alice attendra son lapin blanc pour aller au pays des merveilles, me lança-t-il sur un ton taquin !

19h03. J’étais devant le réfectoire. Haletante, mais à l’heure ! Cathelynn était là, elle aussi, me regardant d’un air surpris. Comme moi, elle avait opté pour une tenue personnalisée en retaillant l’une de ses blouses dans une version raccourcie au-dessus des genoux. Elle avait également retiré le col ainsi que les poches et refait le décolleté. Ses cheveux étaient détachés et tombaient en une cascade de lave ardente sur ses épaules. Un simple trait de crayon noir soulignait ses yeux émeraude.

– Silwenne ? Mais, vous avez couru, dit-elle interloquée ?

– Juste… Juste un peu… Dis-je en joignant le geste à la parole.

– Et vous êtes pieds nus ?

– Ah oui, dis-je en me penchant pour regarder mes pieds…

– Heureusement qu’il n’a pas plu aujourd’hui, vous seriez couverte de boue.

Soudain, un neurone se reconnecta. Comme piquée au vif par un insecte, je me redressais d’un coup en me palpant les fesses aussi discrètement que possible. Dans ma précipitation, j’avais non seulement oubliée de mettre des chaussures, mais j’avais aussi oubliée de mettre des sous-vêtements. Elle m’invita à la suivre à l’intérieur. A présent que j’avais conscience de mon oubli, j’avais l’impression qu’on ne voyait que ça et que tout le monde allait s’en apercevoir. Cathelynn choisit une table. Une fois assise en face d’une de l’autre, elle remarqua quelque chose dans mon comportement et demanda.

– Ca ne va pas ? Vous préférez aller ailleurs ?

– Non, non, c’est très bien. Tout va très bien !

– Si vous commencez à me faire des cachotteries, ça commence mal, dit-elle pour plaisanter.

Je dodelinais du chef et me penchais pour chuchoter en lui faisant signe de faire de même.

– C’est juste que… J’ai oublié de mettre une culotte.

– Ho, ce n’est que ça, dit-elle tout haut ?

– Chut, parlez moins fort !

Elle gloussa et se remit à chuchoter.

– Si cela peut vous mettre à l’aise, puisque nous en sommes aux confidences… Je suis nue sous ma blouse, moi-même.

Elle me sourit malicieusement, les pommettes empourprées. Je fis immanquablement le rapprochement avec notre conversation de la veille, au sujet des phantasmes.

– J’aurai dû apporter des menottes, dis-je pour clore le débat.

– A n’en point douter.

Le serveur s’approcha, un datapad à la main. C’était un homme brun, assez petit, le teint basané, typé indien.

– Bonsoir, mesdames, dit-il. Je peux prendre votre commande ?

– Nous voudrions votre menu spécial.

J’avais tenté le coup de bluff, je n’avais pas la moindre idée s’il y avait un menu spécial ou non.

– Le menu spécial ? C’est réservé pour les grandes occasions.

– C’est une grande occasion, dis-je avec assurance. C’est notre premier rendez-vous.

Le serveur nous regarda tour à tour, perplexe, d’un air de dire « Vous vous foutez de moi ? ».

– Et c’est mon anniversaire, surenchérit Cathelynn.

– Vraiment, dis-je en même temps que le serveur ?

– Vraiment.

– Eh bien, dans ce cas, c’est différent !

Le serveur frappa dans ses mains et, après quelques secondes seulement, une petite armée vint dresser une jolie table avec une nappe, des bougies, de vraies assiettes et deux coupes de champagne.

– Avec les compliments de la maison, ajouta-t-il en prenant un air guindé de grand restaurant. Il fit un clin d’œil et disparut.

Nous avons éclaté de rire. Elle était rayonnante.

– C’est vraiment votre anniversaire ?

– Hm-hm, fit-elle en opinant.

– Mince, je n’ai pas prévu de cadeau.

– Ce n’est pas grave, vous êtes là, c’est tout ce qui compte.

– Tout de même, ça me gène un peu.

– Disons que… mon cadeau est en face de moi, mais je le déballerai plus tard.

– Pas trop tard, j’espère.

Elle se mordit la lèvre inférieure. J’étais sous le charme, prise au piège sans le moindre désir de me libérer. A cet instant, je sus que j’étais en train de tomber amoureuse. C’était rapide, je sais. Je suis comme ça. Ca ne m’a pas apporté que du bon dans ma vie et je me suis souvent emballée pour rien, mais là, je sentais que c’était différent. Non pas pour le fait qu’elle fut nue sous sa blouse, mais pour son audace, son humour, sa beauté et pour tout ce qu’elle dégageait. Ca durerait le temps que ça devait durer, mais je ne devais pas passer à côté sans essayer. Et je me mis à cogiter. Sérieusement, combien y avait-il de chance pour que je tombe sur la femme de mes rêves, au sens littéral, autant par sa beauté que par son esprit, son charme et tout le reste ? Combien y avait-il de chances pour que sur ce petit groupe de colons qui avaient voyagé sur des années-lumière en se faisant congelés, la seule personne qui me plaise en tous points soit, non seulement, elle aussi, gynéphile (on ne disait plus lesbienne depuis longtemps lorsque je suis partie), mais également la seule autre de tout le groupe ? Combien ?! Une chance sur, pour faire simple et poétique, autant qu’il y a d’étoiles dans l’univers. 1 chance sur 300 trilliards ! 1/300×1021 ! Car, oui, les maths peuvent être poétiques.

Nous avons dîné, beaucoup flirté, ri et bue aussi. A la fin du repas, il y eut ce moment délicat, entre désir irrépressible et gène. Comment présenter la chose sans passer pour celle qu’on n’est pas, sans rompre le charme ? « Tu viens chez moi ou on va chez toi ? », « Vous voulez voir mes estampes Japonaises ? », alors que, soyons honnêtes, tout ce que mon corps tout entier réclamait en cet instant était une étreinte charnelle. Forte, passionnelle, fusionnelle, torride, ruisselante. Du sexe, du cul ! Ce qui se traduisit par :

– Vous… Vous voulez venir chez moi, bafouillais-je ?

– J’espérais que vous le proposeriez.

Nous avons remontée la rue côte à côte, je n’avais pas osée lui prendre la main. Nous n’avions pas osées nous prendre par la main. Peur des regards ? Peut-être. Peur de succomber l’une à l’autre avant d’arriver en haut du chemin, peut-être aussi. Nous marchions en silence, de ces silences qui précèdent le tonnerre, un vacarme assourdissant. Comme une rage contenue, étouffée, emmurée vivante, une rage de vivre et d’aimer à s’en déchirer l’âme. Plus que la peur des regards, je pense que nous voulions simplement que le moment à venir n’appartienne qu’à nous et, sans doute, le retarder afin de mieux le savourer.

Arrivées chez moi, à peine la porte fut-elle refermée que Cathelynn me plaqua contre celle-ci et m’embrassa à pleine bouche en susurrant « J’ai très envie de toi ». Il n’en fallut pas plus et, glissant mes doigts dans ses boucles rousses en accompagnant notre baiser, je la guidais vers le lit sur lequel nous avons basculé à plus d’un titre.

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