Chapitre 68

De retour chez moi, je ne m’étais pas barricadée et réfugiée dans mon lit en tremblant. Au lieu de cela, j’essayais de trouver une explication rationnelle à la situation. Pour commencer, mieux valait ne parler de cette histoire à personne. Je n’avais pas envie de passer pour une obsédée qui voit des femmes nues dès que ses hormones la titillent un peu. Déjà que mon histoire de vision et d’orbe lumineux prêtait à sourire. S’il y avait d’autres cas similaires, on pourrait soupçonner quelque chose dans l’air ou la nourriture, mais, jusqu’à maintenant, cela n’était arrivé qu’à moi. A moins que ce ne soit encore que le début. De là à relier cet événement avec ma chute il n’y avait qu’un pas, et il était facile de le franchir puisque c’était probablement l’explication la plus rationnelle, voir la seule. Cependant, je restais persuadée de n’avoir pas de commotion ou lésion cérébrale d’aucune sorte pour la simple raison que je ne m’étais pas cogné la tête. Je n’avais ni hématome, ni plaie, ni bosse, rien, que tchi, nada, peau d’zob. Il devait donc y avoir une autre explication. Or, selon le principe du rasoir d’Ockham, cher a toutes les séries holo pseudo scientifiques, l’explication la plus simple, même si elle doit être considérée comme fantaisiste et improbable, doit être privilégiée avant de devoir la complexifier par d’autres hypothèses. Dans le cas présent, l’hypothèse la plus simple était que mes hallucinations n’en étaient pas, et donc que j’avais vu quelque chose. La nature de cette chose, souvenir ou projection, restait à déterminer. Bien, je mettais cela de côté et revenais à cette jeune femme. Que savais-je sur elle ? Elle était jeune, dans la vingtaine, à l’allure gracile, de petits seins et peut-être rousse. C’était mince, comme indices… Pourtant, j’aurai juré la connaître. Toujours selon le même principe, je partais du postulat que je la connaissais. Où ? Hmm… Je n’en avais pas la moindre idée pour le moment. Le seul point concret sur celle femme était qu’elle ne semblait pas du tout hostile… jusqu’à ce que je lui braque ma lampe dans les yeux, ce qui aurait énervé n’importe qui, je pense. Il me semblait donc possible que quelqu’un essayait de me faire passer un message dont j’ignorais le but et le sens. C’était un peu tiré par les cheveux, je devais bien l’admettre. Ou alors, je m’étais bel et bien cogné la tête et n’en gardais aucun souvenir ni marque. Une autre hypothèse consistait à considérer une potentielle vie intelligente autochtone sur Rhéïa. C’était tout à fait plausible. Si tel était le cas, peut-être était-ce leur moyen d’essayer d’entrer en contact. Sauf que, si tel était bien le cas, pourquoi étais-je la seule affectée jusqu’à présent ? Etais-je une sorte d’émissaire ou juste la première d’une série ? Bref, je n’étais pas plus avancée.

 

 

Le lendemain matin, après une nuit d’un sommeil sans rêves, je me rendis à mon bureau afin d’y consulter les dossiers de l’équipage stocké sur un datapad que j’avais demandé à la compagnie de joindre à mon matériel. Il faisait déjà chaud. Avant de sortir, j’avais opté pour le short avec une chemise à manches courtes prise chez les hommes pour pouvoir y loger ma poitrine sans être compressée où avoir peur que les boutons ne lâchent. Je sais à quoi vous pensez, mais c’est parfois un vrai problème pour trouver sa taille lorsque la mode est aux filles filiformes avec moins d’un 80B de tour de poitrine. Pour le coup, avec mon énorme 95D, je n’étais pas du tout à la mode, mais bon, les goûts et les couleurs… Je pense que l’Asie, atelier du monde, avait fini par imposer sa morphologie comme standard. Ce n’étaient plus les Asiatiques qui voulaient ressembler aux Européennes, c’était l’inverse. Les canons de beauté changent sans cesse, tout cela aura encore changé dans cent ans, et encore cent ans plus tard, ou même avant.

 

J’avais encore un peu de temps devant moi avant l’arrivée de mon premier rendez-vous de la journée. Je pris une boisson goût café au distributeur automatique. Depuis longtemps le vrai café n’existait plus que dans de rares endroits sur Terre et était devenu hors de prix, au même titre que le cacao. Nous en avions apporté quelques graines avec nous, mais lancer des cultures sur Rhéïa faisait encore débat. La petite dalle de plastique dans une main, je me calais confortablement au fond de mon fauteuil, les jambes croisées, le gobelet à portée. L’écran s’illumina et… rien. Aucun dossier, pas la moindre note, pas même une photo. Le datapad était vide ! Me redressant, je laissais choir le datapad à plat sur le plateau du bureau et attrapais le gobelet de café avant de me laisser retomber en arrière en soupirant. Toute cette histoire devenait très bizarre. Une gorgée de café plus tard — ce n’était vraiment pas bon —, je griffonnais un mot sur une page pour annuler mes rendez-vous prétextant être souffrante, je n’avais pas de secrétaire, le collais sur la porte et pris la journée pour mener mon enquête.

 

Mon premier objectif était de me procurer une image de l’inconnue de la plage, je me rendais donc au poste de garde afin de visionner les vidéos de sécurité. Non seulement j’aurai ainsi une preuve que je n’étais pas folle, mais j’aurai peut-être une photo à montrer pour tenter de l’identifier, la retrouver et l’interroger. Je tombais sur Howard Erney, le chef de la sécurité, penché sur des relevés topographiques. Me voyant arriver, il se redressa et me toisa un moment du haut de son mètre quatre-vingt-quinze, sa brosse blonde tout aussi raide que lui.

 

– Qu’est-ce que vous voulez, aboya-t-il ?

 

Cela se présentait mal. Je décidais de jouer la -presque- franchise.

 

– Je… Il m’est arrivé quelque chose hier soir et j’aimerai visionner les enregistrements des caméras de surveillance.

– Vous voulez quoi ? Vous vous croyez où, dit-il dans un éclat de rire ? Ce n’est pas une base militaire ni une prison, ici. Il n’y a pas des caméras partout à épier les habitants.

 

Je me souvins qu’avant notre départ, dans les locaux de RSI, sur Terre, Erney avait passé la quasi-intégralité de son entretien d’évaluation les yeux rivés sur le décolleté de mon chemisier. J’avais peut-être une carte à jouer de ce côté. Sur un air de « Qu’est-ce qu’il fait chaud ici, vous ne trouvez pas ? », je défaisais deux-trois boutons histoire de mettre toutes les chances de mon côté.

 

– Ho… Je vois. Mais, il y a bien des caméras pour surveiller le périmètre, n’est-ce pas ?

– Si, si, dit-il distraitement. Venez par là, je vais vous montrer.

 

Il me désigna une chaise face à une console et un mur de quelques écrans. Erney prit place sur la chaise et pianota sur le clavier de la console. Je me plaçais à côté de lui, penchée ostensiblement en avant pour faire valoir mes arguments.

 

– C’est arrivé où et à quelle heure ?

– Sur la plage ouest, il devait être deux heures du matin.

– Plage ouest, à 2-0-0. Je n’ai pas grand-chose par là…

 

L’écran central afficha les images de la plage en avance rapide. Au bout d’un moment, on me vit arriver en tout petit dans un coin de l’image, traverser l’écran en diagonale et m’arrêter juste avant de sortir du cadre. Howard repassa en mode lecture.

 

– Là, c’est vous ?

– Oui.

 

Malheureusement, je m’étais arrêtée à un endroit mal couvert par la caméra et le champ de vision était coupé. Il était impossible de voir quoi que ce soit d’autre que le haut de mon corps allongé sur le sable.

 

– On ne voit rien ! Il n’y a pas d’autre caméra pour cette zone, demandais-je pleine d’espoir ?

– Hélas, non.

 

La vidéo se poursuivait. On me vit me redresser puis prendre ma lampe avant de me lever et de partir. A aucun moment on ne distinguait ma visiteuse nocturne. Me penchant davantage vers le moniteur pour mieux voir, je sentis Howard se raidir. Je m’aperçue alors que j’avais, sans le vouloir cette fois, pressé mon sein gauche sur son épaule.

 

– Désolée, dis-je en me reculant.

– Y a pas d’mal…

– On peut le repasser et zoomer ?

– Pas d’problème. On cherche quoi, au juste ?

– Je crois que c’était un animal, je n’ai pas bien vu, il faisait nuit…

– Ca pourrait être un danger pour la sécurité des habitants, en effet…

 

Normalement, dans les films et les séries, c’est à ce moment précis que le héros trouve un indice déterminant pour la suite. Qu’il parvient à dé pixeliser une image dégueulasse pour en tirer un portrait digne d’une photo de profil de réseau social. Seulement, on n’était pas dans un film, et les images ne nous apprirent rien de plus.

 

– Je vais continuer de mon côté et essayer de vous trouver quelque chose, me dit-il sur un ton rassurant.

– D’accord, c’est gentil, dis-je sans grande conviction.

– Je vous tiens au courant.

– Merci, Howard, je vous laisse travailler.

 

Bredouille, je repartais avec le sentiment de piétiner. Il me restait encore une option : trouver cette femme par mes propres moyens en fouillant Utopia, maison par maison, s’il le fallait.

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