Chapitre 67

En ressortant de l’infirmerie, je me sentais d’excellente humeur et rien n’aurait pu ensoleiller davantage ma journée à part, peut-être, une douche fraîche et des vêtements propres. C’était la fin de l’après-midi, une heure à laquelle la chaleur commençait à devenir plus supportable. Les colons commençaient à quitter leurs postes pour regagner, pour certains, leur domicile, pour d’autres, le dortoir collectif avant de tous se retrouver au réfectoire pour le repas. Thomas avait tenu à m’accompagner jusque chez moi pour, d’après ses dires, faire le point sur mon état de santé. A ses regards et le sourire complice accroché à ses lèvres, je m’attendais plutôt à ce qu’il essaie de me tirer les vers du nez.

– Alors, me demanda-t-il près un moment ?

– Alors ? Hmm… tout va très bien. Mis à part ma blessure à la main et quelques hématomes, je me porte comme un charme !

– Tant mieux. J’aurai aimé que vous passiez un scan crânien, tout de même. Je ne m’explique pas ce que vous dites avoir vu sans l’expliquer par un violent choc à la tête.

– Ma tête va très bien, Thomas, et je sais parfaitement ce que j’ai vu.

– C’était quoi, alors ? Une sorte d’hallucination ?

– Je ne pense pas, cela ressemblait plutôt à un déjà-vu.

– C’est justement ce qui n’est pas logique, si j’en crois votre rapport.

– Je sais bien, et il y a aussi ce message sur un écran brisé. Enfin, ça, c’était peut-être une hallucination.

– Ah ! Vous voyez !

– Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Ce message vous était apparemment destiné, essayez plutôt de fouiller dans cette direction.

– Je l’ai déjà fait. J’ai interrogé tout le monde. Personne ne m’a envoyé de message pendant ce laps de temps.

 

La foule commençait à se déverser dans les allées par petits groupes. Les gens étaient souriants et discutaient entre eux tout en marchant d’un pas tranquille. Notre camp avait pris des airs de village où tout le monde se connaît. L’ambiance générale était très agréable, sereine. Bon, j’avoue que par certains aspects, cela pouvait faire penser à une secte ou une publicité où tout est tellement parfait que même les oiseaux semblent chanter pour toi, où tout le monde est jeune, beau, avec un sourire ultra blanc qui vous éblouit. J’ai longtemps pensé que tout cela était trop beau pour être vrai, mais, avec le temps, on s’y habitue et on ne prête plus attention aux petits détails. Le genre de détail qui te fait te dire « Il y a un truc qui cloche ». Il faut dire que, dans le cas présent, j’étais sur un petit nuage, à mille lieues de ces préoccupations. Les passants auraient pu tous se mettre à exécuter une chorégraphie au milieu de la rue que cela ne m’aurait même pas surprise !

 

– Je ne vous avais jamais vu comme ça, me dit-il en souriant, à croire que les visites médicales vous font de l’effet ! Il y avait quoi dans la seringue ?

– Rien de prohibé, je pense. C’est mon cerveau qui fait le plus gros du travail.

– C’est à dire, fit-il en haussant les sourcils avec un air inquiet ?

– Un bon gros shoot d’ocytocine, endorphine phénylétilamine et dopamine.

– Et en clair, sans tout le charabia médical ?

– J’ai un rancard.

 

Ferguson m’avait accompagné jusque chez moi, traverser Utopia d’un bout à l’autre ne prenait pas longtemps, et je l’avais invité à entrer prendre un rafraîchissement. A l’instar des Egyptiens de l’antiquité avant eux, les « p’tits gars » de l’agroalimentation étaient parvenus à fabriquer une bière artisanale avec une plante locale. A chacun ses priorités. Autant dire qu’elle avait tout de suite été adoptée par la population. Je n’étais pas fan de la bière en temps normal, mais il me semblait que celle-ci avait un goût plus doux que dans mes souvenirs. Avec ce climat, une telle boisson était bienvenue et son succès assuré. Ma maison avait été construite au bord de la rivière qui servait à alimenter la maison en eau. Elle était sur deux étages. L’étage inférieur était enterré, mais au-dessus du niveau de l’eau, et constitué de murs de pierres dont l’un d’eux donnait sur le cours d’eau avec des fenêtres et une porte dans une petite entrée. Il comportait deux pièces. La plus grande des deux était ma chambre, dont un recoin accueillait une douche à l’italienne, et l’autre servait de cellier, vide pour le moment, pour conserver les aliments au frais. L’étage supérieur, tout en bois, accueillait la cuisine et la pièce de vie qui disposait d’une ouverture donnant sur une terrasse sur pilotis. La décoration était très sommaire, composée essentiellement de meubles utilitaires récupérés et de quelques assemblages de bois. Cela faisait très camping, mais cela n’avait pas d’importance. J’étais chez moi et je m’y sentais bien.

 

Je pris une douche et me masturbais sous l’eau tiède avant de rejoindre Thomas qui m’attendait sur la terrasse. Je n’avais enfilée qu’une simple tunique faite dans une étoffe respirante rappelant le lin. Nous avons discuté longtemps, peut-être deux ou trois heures. Nous nous entendions bien tous les deux, comme deux potes qui parlent de filles autour d’une mousse. En moins vulgaire, peut-être ? Puis, la nuit était venue accompagnée de son cortège d’insectes au chant comparable à celui des grillons terriens et Thomas était rentré chez lui.

 

Je ne parvenais pas à trouver le sommeil, tournant et me retournant dans mon lit. J’étais bien trop excitée à l’idée du rendez-vous qui m’attendait le lendemain, comme un enfant impatient d’ouvrir ses cadeaux la veille de sa fête d’anniversaire. J’étais surtout, je peux bien l’avouer, un peu anxieuse. La peur de mal m’y prendre, de la vexer, d’aller trop loin, trop vite, tiraillait mes entrailles. J’avais besoin de bouger, de m’occuper pour me changer les idées, surtout ne pas y penser. J’avais débord songé à faire le ménage, mais il n’y avait pas de désordre vu le peu de choses susceptibles de pouvoir être dérangées. Mettre du désordre juste pour pouvoir ranger après ? « Mouais ». Je n’étais pas masochiste à ce point. Je passais une veste, pris une lampe torche et décidais d’aller faire un tour pour profiter de la fraîcheur du soir.

 

Je m’étais aventurée dans les allées, sans âme qui vive à cette heure, laissant le hasard guider mes pas. J’aimais ce moment de la journée qui vous donne l’impression d’être seule au monde. Je m’étais retrouvée sur la plage déserte et m’étais allongée sur le sable. Les nuits de Rhéïa étaient incroyables, d’une beauté à couper le souffle. La voûte céleste donnait l’impression de briller comme si c’était pour la dernière fois, un bouquet final de feu d’artifice. On pouvait même distinguer ici une galaxie, là une nébuleuse, et tout cela à l’œil nu. Les lunes jumelles, baptisées Freyja et Freyr, offraient souvent une clarté suffisante pour pouvoir se passer d’éclairage artificiel. Je ne m’en lassais pas. Depuis la côte, par temps calme comme cette nuit-là, la vue était magnifique avec ses reflets miroitants à la surface de l’eau. En revanche, dés que l’on se déplaçait vers la forêt, l’épaisse canopée rendait toute observation impossible et l’obscurité y était profonde.

 

Absorbée par l’observation du cosmos, un clapotis finit par attirer mon attention. Me redressant sur un coude, je sursautais en apercevant une tête humaine à demi immergée qui me fixait. La première frayeur passée, je parvins à me ressaisir. Après tout, la plage était à tout le monde et il n’était pas interdit de prendre un bain de minuit.

 

– Sa… Salut ? Est-ce que tout va bien ?

 

Je n’obtins pas de réponse. Les yeux me fixaient toujours intensément. Après un moment qui me parut interminable, l’inconnue s’avança lentement jusqu’à sortir complètement de l’eau. C’était une jeune femme mince à la poitrine menue, intégralement nue. Ses longs cheveux mouillés collés à son dos lui descendaient jusqu’aux reins. Les deux lunes derrière elle formaient un halo de lumière reflétée par les gouttelettes sur sa peau. Il me sembla qu’elle était rousse, mais c’était difficile à distinguer en contre-jour.

 

– Dorcteur Byrne ? C’est vous, tentais-je encore ?

 

La jeune femme s’avançait toujours droit vers moi, imperturbablement silencieuse, inexpressive, et s’immobilisa à mes pieds, exposant à mon regard son corps nu sans le moindre soupçon de pudeur.

 

– Vous… Vous avez perdu vos vêtements, bredouillais-je ?

 

Alors qu’elle s’accroupissait et se penchait sur moi, sans doute dans le but de placer son visage à hauteur du mien, avec toujours la même lenteur mesurée dans les mouvements, son visage me sembla familier. Pour autant, elle ne m’évoquait personne de la base, et je connaissais pour ainsi dire tout le monde. Je me rappelais alors de la lampe dans ma poche et m’en saisis pour l’éclairer. Maladroitement, j’avais braqué le faisceau sur son visage. La réaction fut immédiate. Dans un mouvement que je qualifierais de peur, elle se protégea les yeux d’un bras et donna un violent coup dans la lampe avec l’autre. La lampe torche vola dans le sable à quelques mètres. Je m’étais instinctivement protégée et avais tournée la tête et, lorsque je regardais de nouveau, elle avait disparu. Me relevant, j’étais allée ramasser la lampe et balayais la plage et ses abords. Il n’y avait pas la moindre trace de la jeune femme et mes appels restèrent sans réponse.

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