Chapitre 66

De retour à Utopia, je m’étais rendue à l’infirmerie afin de faire soigner ma blessure à la main. Sur le chemin, je n’avais pu m’empêcher de repenser à l’expérience que je venais de vivre. L’étrange similitude entre la vision issue toute droit de mon rêve et la réalité de cette salle de cryogénie que, j’en avais la certitude, je n’avais jamais vue auparavant, me laissait plus que perplexe. Sans parler de cet orbe mystérieux qui était apparu d’on ne savait où et disparu de manière tout aussi inexpliquée. S’il avait pu apparaître et disparaître aussi subitement, pour quelle raison s’était-il enfui ? Ne pouvait-il pas traverser toutes les cloisons ? Etait-ce une forme de vie intelligente ? A priori, j’étais tentée de répondre par l’affirmative, mais cela pouvait aussi bien être un insecte. Peut-être, encore, n’avait-il pas disparu, mais s’était « éteint », je serais alors passée à côté de lui sans le voir. Toutes ces questions tournaient encore dans ma tête alors que Cathelynn Byrne, le docteur de garde, s’occupait de ma plaie, une paire de gants de latex aux mains.

 

– Ça va peut-être piquer un peu, me dit-elle en aspergeant l’entaille d’une solution désinfectante.

– Allez-y, j’en ai vu d’autres.

– Vraiment ? Les psychologues font souvent ce genre de choses ?

 

Elle esquissa un sourire en coin avec un air amusé et incrédule. A bien y réfléchir, sur terre, je ne m’étais pas particulièrement illustrée par mes prouesses sportives. Je ne ressemblais pas vraiment à une athlète, d’ailleurs. Le Docteur Byrne devait avoir entre 25 et 28 ans. Elle était de souche irlandaise, ce que trahissaient la masse bouclée de ses cheveux roux, attachés en queue de cheval, et ses yeux verts, sans oublier une constellation de taches de rousseur et un petit accent qu’elle essayait de dissimuler. Elle était assez svelte, plutôt jolie, avec un nez fin légèrement retroussé et des lèvres bien dessinées étirées en un sourire charmeur. Je l’avais déjà rencontrée à quelques reprises depuis notre arrivée, mais nous n’avions jamais eu de réelle occasion de discuter. Tout au plus avions-nous échangé les banalités d’usage, rien de très concret, ce que je déplorais.

 

– Eh bien ? Vous semblez ailleurs.

– Pardon ? Désolée, oui… Heu, non.

– Vous n’avez pas l’air très sûre de vous, dit-elle en souriant.

– Troublée serait un mot plus approprié.

 

Elle ne sut quoi répondre et il me sembla qu’elle rougissait. Thomas frappa à la porte et entra presque aussitôt, mettant fin à la gêne, ou au charme, qui venait de s’installer. Cathelynn nous tourna le dos pour chercher quelque chose dans les tiroirs du meuble fixé au mur, probablement pour se donner une contenance. Thomas nous regarda tour à tour avant de demander.

 

– Je ne dérange pas ?

– Du tout, voyons, entrez, lui dis-je.

– Je peux repasser plus tard, si vous préférez, insista-t-il ?

 

Thomas était au courant de ma préférence exclusive envers les femmes. J’avais tenu à l’en informer lorsque j’avais senti qu’il n’aurait pas été contre quelque chose de plus intime entre nous. Je ne souhaitais pas qu’il se fasse de faux espoirs, qu’il interprète mal notre camaraderie naissante. Depuis, notre relation s’en portait mieux que jamais et l’un comme l’autre nous sentions comme soulagés d’une tension qui n’avait pas lieu d’être.

 

– Je me suis juste coupée en me rasant, dis-je pour tenter de détendre l’atmosphère en montrant ma plaie.

 

Ma blague n’eut pas le résultat escompté.

 

– Vous êtes inconsciente d’être partie comme ça à l’aventure ! Et seule, en plus ! Ça aurait pu très mal finir !

 

Je laissais Thomas me passer un savon quelques minutes. Je savais que c’était sa façon d’évacuer le stress des derniers jours. Tout ce que j’avais à faire était de le laisser parler et lui prêter une oreille attentive. Le travail d’une psychologue ne s’arrête jamais.

 

– Tout va bien, Thomas, lui dis-je sur un ton posé quand il eut fini. Je vais bien, ce n’est qu’une petite blessure sans gravité.

– Ça, c’est à moi d’en juger, dit Cathelynn en revenant avec un appareil à suturer, une seringue hypodermique et des bandages posés sur un plateau.

– Bon, reprit-il, racontez-moi ce qu’il s’est passé.

 

Je racontais toute l’histoire en détail pendant que l’infirmière s’occupait de ma main. Ma chute et la glissade dans le noir, la vision bizarre d’un endroit que je n’avais vu que dans un rêve que je n’étais pas sensée pouvoir faire en hyper sommeil, le message sur mon comm_link cassé et qui semblait ne pas m’être destiné, la bille lumineuse insaisissable et la course poursuite. Thomas et Cathelynn m’écoutèrent sans m’interrompre. Lorsque j’eue terminé mon récit, il se tourna vers elle.

 

– Votre avis, Docteur ?

– C’est encore trop tôt pour me prononcer, je n’ai pas terminé de l’ausculter. D’ailleurs, pouvez-vous attendre dehors ?

– Que je… Ha, oui, désolé. Je vous laisse, j’attends à côté.

 

Thomas quitta la salle de soins. Je restais seule avec Cathelynn qui se tourna vers moi.

 

– Bien, déshabillez-vous derrière ce paravent, me dit-elle en le désignant.

 

J’obtempérais et me plaçais derrière le paravent pour me déshabiller. Le fait est que j’éprouvais une douleur aiguë sur le flanc droit à l’endroit où mon corps avait heurté le mur et, en retirant mon t-shirt, je vis un bel hématome au niveau des côtes et de la hanche. Pour ce qui concernait les jambes, cela semblait aller et j’étais bien contente de m’être épilée la veille. Je pliais mes affaires sur un tabouret et ne gardais que mes sous-vêtements réglementaires gris portant, comme tout le reste, le logo RSI. Prise d’un doute, je lançais par dessus le paravent, comme si le fait de parler normalement derrière allait arrêter ma voix :

 

– J’enlève tout ?

 

Il n’y eut pas de réponse. Nouvel essai.

 

– Cathelynn ? Vous êtes toujours là ?

– Oui. Enfin, non ! Ne conservez que vos sous-vêtements… S’il vous plaît.

 

Ressortant de derrière la fine cloison, elle me désigna un brancard sur lequel je vins prendre place.

 

– Allongez-vous sur le dos.

– Un peu rétro comme équipement, fis-je remarquer.

– Le bloc d’auto diagnostique est en panne. On va devoir faire ça à l’ancienne.

 

Cathelynn palpa mes contusions et m’ausculta tout en continuant à me parler. C’était un peu douloureux, mais pas assez pour être réellement inquiétant.

 

– Vous avez fait de la chirurgie ?

– Non, ce sont des vrais.

 

Son regard se posa instinctivement sur ma poitrine et elle rougit de plus belle avant de bredouiller.

 

– Je… Non, je ne parlais pas de ce genre de chirurgie !

– Je sais, désolée. C’est plus fort que moi. Non, aucune chirurgie.

– Ne le prenez pas mal, mais vous avez fait un pari avec quelqu’un ?

– Pourquoi dites-vous ça ?

– Pour rien, dit-elle en haussant les épaules. J’ai l’impression que vous aimez mettre les gens mal à l’aise et jouer avec leurs nerfs.

– Parfois il faut pousser les gens dans leurs retranchements pour savoir qui ils sont vraiment.

– Je vous aurai bien vue dans la police.

– Un phantasme avec les menottes ?

– Un phantasme avec les infirmières, répondit-elle du tac au tac ?

– Touché, dis-je avec un sourire en coin.

– Je ne suis pas nue sous ma blouse, au cas où vous vous poseriez la question.

 

Elle me sourit avec un air de connivence. Le courant passait bien.

 

– J’avoue que cela m’a effleuré l’esprit. Vous aimez jouer aussi, on dirait.

– Disons que je peux avoir du répondant si besoin, il en faut dans mon métier.

– Mais, pourquoi cette question sur la chirurgie ?

– Eh bien, vous disiez en avoir vu d’autres, je m’attendais à ce que vous ayez quelques cicatrices, or vous n’avez aucune marque.

– Hm, bien observé, dis-je pensivement.

 

Elle prit une mini lampe stylo dans la poche de sa blouse et commença un test de réaction pupillaire en se penchant un peu sur moi.

 

– Pas de maux de tête, de nausée ou de vertige ?

– Pas encore.

– Suivez la lumière des yeux… Bien. Assoyez-vous, dit Cathelynn en chaussant un antique stéthoscope.

 

J’obéis. Elle vint s’asseoir à côté de moi et posa le pavillon dans mon dos, le déplaçant à divers endroits sur ma peau. C’était froid.

 

– Respirez à fond… Encore… Toussez… Très bien.

 

Elle se releva et se plaça en face de moi, posant cette fois le pavillon du stéthoscope sur de haut de mon torse. Je la fixais, attentive aux instructions tandis qu’elle préférait éviter de me regarder. Surprenante pudeur venant d’un médecin. Peut-être que mes allusions la mettaient vraiment mal à l’aise ? Pourtant, si je ne me trompais pas, ce qu’il m’était arrivé bien des fois, je ne devais pas la laisser indifférente. Le problème dans cette situation, c’est qu’il y a une chance sur deux de faire totalement fausse route. Ce que l’on prend pour du flirt s’avère n’être qu’un jeu douloureux à sens unique. Je m’étais maintes fois fait renvoyer dans les cordes en jouant la séduction avec une hétéro qui voulait juste s’amuser de voir à quel point elle pouvait plaire. Mais, j’ai toujours pensé que la vie était trop courte pour perdre son temps à regretter nos actes manqués. Je décidais de repasser à l’attaque.

 

– Je peux vous poser une question indiscrète ?

– Dites toujours, mais je ne promets pas d’y répondre.

– Alors, disons que vous me promettez de répondre sincèrement à ma question et, en échange, je promets de faire de même. Ça vous va ?

– Ça sent le piège, cette histoire… Mais, moi aussi j’aime jouer, alors soit. C’est d’accord. Posez votre question.

 

Avec autant de douceur que possible, je vins chercher son menton du bout de mes doigts afin de faire pivoter son visage vers moi et faire en sorte qu’elle me regarde.

 

– C’est une question toute bête. Comment me trouvez-vous ?

 

Cathelynn déglutit en me fixant dans les yeux. Je sentais qu’elle cherchait un moyen de se sortir du guêpier dans lequel elle était tombée. Elle me fit penser à un animal apeuré pris au piège et qui cherche désespérément une issue pour échapper à un prédateur. En réalité, c’était loin d’être une question toute bête si elle respectait sa part du contrat.

 

– Eh bien… D’un point de vue médical je trouve vôtre cas très intéress…

– Ce n’est pas ce que je vous demande, l’interrompais-je en posant un instant l’extrémité de mon index sur ses lèvres.

– Je sais, soupira-t-elle. Bon, très bien, puisque vous voulez la vérité… Je vous trouve très attirante, voilà. Cela vous suffit comme réponse ?

– Seulement très attirante ? C’est tout ?

– Bon, OK ! Vous avez gagné. Vous êtes intelligente, drôle, cultivée et terriblement sexy… Non, en fait vous êtes super bien foutue, à un point tel que c’en est indécent. Depuis qu’on est arrivés j’ai toujours eu envie de vous draguer, mais je n’ai jamais osée de peur de me faire envoyer voir ailleurs parce que je pensais que vous étiez avec Thomas, et donc que vous n’en aviez rien à faire des femmes. Là, c’est mieux ? Vous êtes contente ?

– Je n’en demandais pas tant !

 

Son accent irlandais ressortait beaucoup plus lorsque Cathelynn s’énervait, ce qui ajoutais encore davantage à son charme. Je la trouvais de plus en plus craquante. C’était même d’autant plus surprenant qu’elle fut encore célibataire, encore que, nous n’étions pas si nombreux.

 

– Et… Et moi ? Je vous plais, n’est-ce pas ?

– Ça se voit tant que ça ?

– Je peux le sentir.

 

A ces mots, j’avais instinctivement serré mes cuisses l’une contre l’autre. Elle s’en aperçu et roula des yeux au plafond.

 

– Je ne parlais pas d’odeur corporelle…

– Evidemment, je le savais !

– Exaspérante, dit-elle amusée.

– Eh bien, vu que je suis presque nue et pas vous, on peut dire que vous avez un certain avantage pour ce qui est du point de vue purement physique. Cela dit, vous êtes plutôt attirante, même très belle selon mes critères, et j’aimerai beaucoup vous connaître mieux.

– Hm, je suppose que je devrai m’en contenter.

 

On frappa à la porte et la voix de Thomas se fit entendre de l’autre côté. Il avait décidément le chic pour interrompre les moments qui devenaient intéressants.

 

– Euh… Mesdames ? Vous en avez encore pour longtemps ?

– Une petite minute, c’est presque fini, cria Cathelynn !

– D’accord… Faites vite.

 

Cathelynn plaça le stéthoscope autour du cou puis se retourna et contourna son bureau pour s’asseoir sur la chaise afin de rédiger l’ordonnance. De mon côté, je retournais enfiler mes vêtements derrière le paravent avant que Thomas ne songe à défoncer la porte. Une fois rhabillée, je sortit et là trouvais debout, le bout de papier à la main. Je le pris et le glissait dans une poche.

 

– Je vous prescris des anti inflammatoires et de quoi calmer la douleur ainsi qu’un antiseptique en cas d’infection. Il faudra revenir me voir tous les deux jours pour surveiller comment la plaie évolue. Mieux vaut ne pas prendre de risque. Des questions ?

– Une seule. Vous faites quoi demain soir ?

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