Chapitre 65

Rendue sur le site du crache réussit de l’Hermès, celui-ci offrait un spectacle saisissant tant par la taille imposante de l’épave à demi échouée sur la plage, dépassant allègrement la cime des arbres, que par cette impression d’échec réussit apocalyptique. En soi, il s’agissait ni plus ni moins d’une prouesse autant que d’une chance effrontée de la part de Gareth, le pilote. Autre fait incroyable, nous n’avions à déplorer aucun mort et seulement quelques blessés. Certes, une grande zone avait été déboisée en vue d’accueillir le vaisseau qui n’était pas parvenu jusqu’à celle-ci, mais elle serait finalement utilisée pour entreposer les morceaux du vaisseau à mesure qu’il serait démonté et le bois allait servir pour des constructions. Hangars, pontons et maisons sur pilotis pourraient ainsi être bâtis en bord de mer sans avoir à abattre plus d’arbres que nécessaire.

 

L’Hermès gisait sur le sable comme un animal blessé qui se serait traîné sur le bord d’une route. Des portions de l’anneau encore attachées aux bras rotatifs, brûlés et tordus, pendaient lamentablement au-dessus du vide et menaçaient de se détacher à tout moment pour se fracasser au sol. Les antennes de communication, les senseurs et les sondes, quant à elles, avaient disparu purement et simplement, arrachés ou fondus lors de l’entrée dans l’atmosphère. En dépit des dégâts apparents considérables, ceux-ci n’étaient que superficiels, du moins l’espérions-nous. J’avais accompagné une équipe d’inspection sur le site et je m’étais ensuite éloignée du groupe afin d’explorer seule une zone qui m’avait été assignée. Nos comm_link au poignet nous permettraient de rester en contact si jamais il se passait quelque chose. Le reste de l’équipe avait pour mission de s’assurer que les réacteurs et les piles à combustible ne présentaient pas de risque de fuite et étaient stables malgré tout ce que l’Hermès avait subit. L’arrière du vaisseau étant immergé, ils allaient devoir effectuer leur reconnaissance en plongée. De mon côté, j’avais repéré une ouverture sur le flan de l’épave, à l’emplacement d’une déchirure dans la coque, à une cinquantaine de mètres du rivage. Je pris la lampe torche tactique clippée à ma ceinture et appuyais sur l’interrupteur à l’arrière, au niveau du pouce, avant de me glisser à l’intérieur, au prix d’une petite gymnastique.

 

Le faisceau de la lampe perça les ténèbres d’un vaste espace jonché de débris et de containers dont certains étaient encore arrimés au sol, maintenus par des sangles. Le sol était incliné en pente douce descendante devant et à gauche de moi, d’une dizaine de degrés, peut-être ? Ce qui voulait dire que si j’allais à gauche, je finirais pas trouver une zone inondée et, en face de moi, je m’enfonçais sous le niveau du sol. A l’évidence, il me fallait un plan pour ne pas me perdre dans le dédale de salles qui m’attendait, aussi j’activais l’écran du comm_link pour afficher la vue technique du vaisseau. La lueur orange de l’affichage éclairait mon visage sans trop m’aveugler. Du bout des doigts, je faisais glisser le plan et dé-zoomais jusqu’à me repérer, ma position matérialisée par un point clignotant. D’après les indications, je devais me trouver dans une des soutes tribord, au niveau 8-A. A pas prudents, je m’approchais du container le plus proche et lut le manifeste.

 

25x POMPE A EAU
25x PANNEAU PHOTOVOLTAIQUE 1000W
25x KIT RACCORDEMENT
50x TUYAU 200M
50x CELLULE (C)n
50x CELLULE COMB H

 

J’en indiquais la position sur le datapad pour les équipes de récupération et passais à la suivante. Les caisses voisines étaient similaires et contenaient toutes plus ou moins le même type de matériel. Ce n’était pas très exaltant, mais nécessaire, et cela me donnais le sentiment de me rendre utile à la communauté, d’être considérée autrement que la psy de service, celle qu’on ne va voir que lorsque les choses vont mal ou qui vous pose toujours des questions embarrassantes, vous retourne le cerveau pour y mettre on ne savait quoi. Alors que je m’enfonçais toujours plus loin dans la soute, je finis par trouver un escalier de service et décidais de passer au pont supérieur. En passant la porte, le décor changea radicalement. Je débouchais sur une coursive, assez étroite pour un bâtiment de cette taille. Probablement un accès technique, me disais-je. Le plan sur l’écran indiquait seulement « Coursive 12J » et, apparemment, je devais être entre un réservoir d’eau et une salle de filtres, sans doute pour le recyclage de l’air ou de l’eau, d’un côté, et une zone de stockage qui avait très mal supporté l’atterrissage forcé, de l’autre. Un peu plus loin, une salle sur le plan portait la mention « Cryogénie 3 ». Voilà qui était nettement plus intéressant. Je pris à gauche et descendis la coursive, dépassant la zone du réservoir, ce que me confirma un panonceau sur le mur. Arrivée à mi-chemin, je remarquais une fuite venant des canalisations. Devant moi, le sol peint était partiellement recouvert d’une flaque d’eau qui ruisselait en direction du bas de la dénivellation. Je m’arrêtais devant, indécise, me disant que le sol devait être glissant. Le moment était mal choisi pour faire du toboggan aquatique. Je devais trouver un autre moyen d’accéder à la zone de cryogénie, mais un coup d’œil à la carte me fit comprendre qu’un détour allait me faire prendre beaucoup trop de temps à contourner le réservoir, la zone de stockage étant impossible à traverser dans l’état actuel. Je devrais tenter le coup.

 

Je n’avais pas emporté de corde et je n’avais rien dans mon équipement qui pouvait m’aider en ce sens. Heureusement, la coursive était assez étroite pour que je puisse y prendre appui de part et d’autre en écartant les bras. A pas mesurés, je repris mon avancée en me tenant sur les murs, la lampe torche dans la bouche pour éclairer devant moi. Le couloir ressemblait à un puis sans fond et c’était à peine si je parvenais à en distinguer l’extrémité. J’avais l’impression d’évoluer dans les entrailles d’un vaisseau fantôme, d’être une aventurière à la recherche de trésors depuis longtemps disparus, ou quelque chose comme ça. C’était assez cocasse, une vraie gamine qui s’imagine vivre de grandes aventures à la moindre occasion. Je fis tomber la torche dans l’eau à cause d’un rire et la ramassais aussitôt, avant qu’elle ne roule trop loin, en pestant contre moi-même. J’espérais seulement que ce n’étaient pas des eaux sales.

 

Je n’avais fait que quelques mètres lorsque mon pied gauche glissa. J’essayais de me retenir en poussant sur les murs, mais mes mains mouillées glissèrent à leur tour, me privant de tout appui. La gravité fit le reste. La torche s’échappa de nouveau d’entre mes lèvres alors que je chutais lourdement sur le dos et que la pente m’entraînait. Dans le noir, sans repère, j’essayais de m’agripper à n’importe quoi, sans succès. Jusqu’à ce que ma main droite rencontre enfin un rebord que je saisis de toutes mes forces. Je devais avoir pris un élan non négligeable, car je sentis mon bras se tendre brusquement, faire balancier et mon corps heurter violemment ce qui devait être le mur. Dans l’obscurité, je crus distinguer une forme rectangulaire, sans doute l’embrasure d’une porte coulissante ou d’une écoutille. Je lançais mon autre bras pour doubler ma prise et me hissais jusqu’à passer de l’autre côté. Je restais allonger sur le sol le temps de reprendre mon souffle, le cœur battant, mon organisme dopé à l’adrénaline. Dans ma glissade, j’avais perdu ma lampe torche et manquée de gravement me blesser. Lorsque je voulus prévenir le reste de l’équipe, je me rendis compte que mon comm_link ne fonctionnait plus et que l’écran était cassé. De mieux en mieux… L’intrépide aventurière venait d’en prendre un coup. Au moins, il me restait les trois bâtons de cyalumes que je pouvais sentir à tâtons dans l’une des poches de mon pantalon.

 

J’en sortis un et le cassais. J’entendis un craquement, une faible lueur verte s’en échappa et devint rapidement plus forte après que je l’eus secoué. Je pouvais à présent apprécier ma situation comme si j’étais éclairée par une ampoule moyenne. Je me relevais et m’inspectais sommairement pour constater, non sans un certain soulagement, que je n’avais que des hématomes et une coupure à la paume de la main droite. Cela semblait superficiel, mais cela saignait tout de même un peu. Il valait mieux protéger la plaie alors, comme je n’avais rien d’autre sous la main dans l’immédiat, je déchirais l’une des manches de mon t-shirt et m’en fit un bandage improvisé. Tenant le cyalume à bout de bras en hauteur, j’entrepris d’inspecter l’endroit où j’avais littéralement atterri. Selon toutes vraisemblances, j’étais pile à l’endroit que j’essayais d’atteindre. Ce n’était donc qu’un demi échec.

 

La lumière verte était assez vive pour éclairer une bonne partie de la salle et découpait des ombres nettes sur les murs. Par endroits, des cristaux de glace renvoyaient des éclats scintillants dans ma direction. J’avançais prudemment, je ne tenais pas à retenter l’expérience de la glissade de si tôt. La pièce était vaste et ses murs couverts presque entièrement de caissons encastrés dans la paroi. A première vue, tous étaient vides, ce qui était tout à fait normal et même rassurant. Le centre de la pièce était occupé par des appareils de réanimation et des couchettes. Je décidais de m’en approcher. A mesure que j’avançais, une sensation étrange de déjà-vu s’imposa peu à peu dans mon esprit. J’avais la nette impression d’être déjà venue ici, dans cette salle ou une autre similaire. Non, peut-être pas dans cette salle, quelque chose était différent, mais je ne parvenais pas à trouver quoi. Pourtant, tout me semblait parfaitement à sa place. Le matériel avait l’air rutilant, les couchettes n’avaient apparemment jamais servi. Tout paraissait neuf, sauf, peut-être, cette bouteille d’oxygène et ces piles à combustibles portatives reliées à ce cryotube en piteux état. Ce n’est qu’à cet instant que je remarquais que mon environnement avait radicalement changé. La disposition de la salle était la même, mais elle était particulièrement sale, envahie de végétation et en grande partie détruite. C’était comme si elle avait subit les outrages du temps pendant des siècles. Je réalisa que cette vision était en tous points identiques à mon rêve pendant la stase de sommeil cryogénique. Une sensation de vertige me prit et je dus prendre appuit sur le vieux cryotube face à moi. Faisant cela, mon regard fut attiré par l’écran de mon comm_link.

 

>CAPITAINE ?
ME RECEVEZ-VOUS ?_

 

Je n’eus pas le loisir de me poser la moindre question que la vision s’effaça aussi brusquement qu’elle m’était apparue, me laissant subitement nez à nez avec un orbe luminescent d’une couleur cyan intense, à peine plus gros qu’une luciole ! Ma surprise fut telle que je ne pus maîtriser un cri d’effroi. L’orbe sembla tout aussi surpris et recula brusquement avant de partir très rapidement vers l’autre extrémité de la salle. Passée ma stupeur, alors que l’orbe tourna d’un coup pour passer une autre porte, je me lançais à sa poursuite aussi vite que cela m’était possible.

 

– Hey !

 

Parvenue à l’ouverture par où l’orbe était passé, je le vis foncer à travers la coursive en direction de l’avant de l’épave, l’inclinaison ne laissait aucun doute, flottant à 1,5m au-dessus du sol sans émettre le moindre son. Je ne pris que le temps de jurer entre mes dents avant de repartir à ses trousses. Je devais savoir ce que c’était ! Je n’avais aucune idée de l’endroit vers lequel il se dirigeait, mais il changeait fréquemment de direction avec une vélocité impressionnante, tournant tantôt à droite, puis à gauche, puis encore à droite, grimpa un escalier. Il essayait de me semer, mais je tenais bon !

 

– A-Attend !

 

Le bruit de mes pas résonnait avec un écho métallique. Nous ne devions plus être qu’à une trentaine de mètres l’un de l’autre lorsque mon cyalume arrivait déjà en fin de vie. Sans m’arrêter, je le lâchais et en pris un autre dans ma poche, mais il m’échappa des doigts. Je ne pris pas la peine de le ramasser et saisis le dernier à pleine main en ralentissant un peu pour ne pas laisser tomber celui-ci. Bien, je cassais la capsule et la lumière chimique verte revint. Relevant les yeux, je ne pus que constater que l’orbe en avait profité pour regagner du terrain avant de le voir bifurquer à l’intersection suivante, quittant ma ligne de vue. Lorsque j’y parvins enfin, je me retrouvais dans un cul-de-sac. Le couloir ne continuait que sur quelques mètres pour se terminer par une écoutille fermée. Regardant autour de moi, le souffle court, je ne vis aucune autre issue possible. Il n’était quand même pas passé au travers, si ? Sans perdre plus de temps, je déverrouillais la lourde porte et la fit pivoter sur ses gonds dans un grincement. Je fus aussitôt éblouie par une vive clarté et dus me protéger les yeux avec mon avant-bras le temps qu’ils s’habituent à ce changement. Une chaleur moite frappa mon visage, ça sentait l’iode. Je me tenais debout dans l’embrasure, en hauteur face à la plage et à la forêt qui s’étendait devant moi. L’orbe avait disparu, mais j’avais retrouvé la sortie.

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