Chapitre 33

L’Hermès sorti une nouvelle fois de sa torpeur, reprenant lentement vie comme après un long hiver. Je commençais à prendre l’habitude de la cryostase et de ces réveils nauséeux. Une certaine routine s’était installée entre Zoé et moi. La voix de l’ordinateur de bord était le seul repère constant dans ma vie où je perdais toutes les personnes que j’avais connues à chacun de mes passages dans le caisson. Je ne savais pas combien de temps encore je pourrais supporter cette vie, mais je savais que le matériel dont je disposais finirait par cesser de fonctionner. Je serais alors obligée de rester définitivement dans l’époque de mon dernier réveil, condamnée à attendre un hypothétique sauvetage qui ne viendrait probablement jamais.

– Bon… Bonjour Zoé. Quelle est la situation ?

USS/HERMES/JOURNAL_DE_BORD>RAPPORT_DE_SITUATION>
ACCES EN COURS_

NIVEAU DES PILES DE SECOURS>95%
MODULE DE STASE>OK
ENERGIE DU MODULE DE STASE>58%
PROCEDURE DE REVEIL>PROGRAMMEE
MODULE MEDICAL>ERREUR
BALISE DE DETRESSE>ERREUR_

– Des nouvelles des autochtones ?

AUCUN SIGNE DEPUIS CENT ANS
MES CAPTEURS N ONT DETECTES AUCUNE PRESENCE
PERSONNE NE S EST APPROCHE DU HERMES_

– Bien.

Peut-être étais-je un peu déçue ? Je ne sais pas vraiment à quoi je m’attendais. Cela n’avait pas de sens, d’ailleurs. Que quelqu’un s’approche de l’Hermès alors que j’étais endormie n’aurait pas forcément été une bonne nouvelle. Je me levais et m’habillais, 30 minutes de Tai-Chi-Chuan pour étirer et réchauffer mes muscles, cela faisait à présent partie de l’habitude, mon petit rituel. Avoir des repères, même aussi minimes, était important pour garder pieds. Plusieurs fois, j’avais senti poindre un début de déprime et de lassitude, et chaque fois je repartais en me disant que j’avais beaucoup de chance de pouvoir vivre une expérience aussi unique et riche. J’avais souhaité l’aventure, mais je ne m’attendais pas à me retrouver confrontée à cela.

– Zoé, en admettant qu’un vaisseau passe à proximité… comment ferait-il pour me trouver ?

ACTUELLEMENT LES CHANCES SONT DE> 1/100 000 000 000
SANS BALISE DE DETRESSE OU D ANTENNE ASSEZ PUISSANTE_

– Mouais. Autant dire que c’est foutu d’avance.

Zoé ne répondit pas, c’était inutile, et un ordinateur n’était pas programmé pour apporter du réconfort. Pas celui-là, en tout cas. Une fois équipée de mon attirail de survie, je sortis de mon abri pour me diriger vers Silthael. Cela aussi était devenu une habitude et je le faisais toujours avec enthousiasme. Quelle surprise allait m’attendre ? A quelle époque allais-je me retrouver ? Qu’était-il advenu du code de conduite que je leur avais léguée avant de partir ? Toutes ces questions tourbillonnaient dans ma tête et m’aidaient à avancer.

Nous étions à une saison proche de la fin de l’hiver, quelque chose comme le mois de février ou mars sur Terre. Heureusement, lors de mon dernier voyage, j’avais pensé à prendre quelques vêtements avec moi. Marre de me retrouver tout le temps en sous-vêtements. Avec cette température presque glaciale et qui contrastait du tout au tout avec la chaleur tropicale et moite de la dernière fois, j’aurai rapidement été transie de froid au bout de quelques mètres. Cette époque antique me plaisait beaucoup et j’y serais volontiers restée si je n’avais pas été contrainte de jouer le rôle de Déesse. Si je voulais que mon plan fonctionne, les habitants ne devaient pas me voir vivre comme une humaine. J’espérais trouver une nouvelle époque qui me plaise, peut-être que j’y resterai pour de bon si les conditions s’y prêtaient.

Après deux jours de marche, j’arrivais en vue de la cité. Comme je m’y attendais, le style de l’architecture avait rapidement évolué pour laisser place à une époque moyenâgeuse. C’était une impression étrange d’être dans un parc à thème aux décors de carton-pâte ou sur le tournage d’un de ces films historiques. Je savais que ce que je voyais était réel, mais mon esprit ne pouvait s’empêcher d’interpréter cela comme une mise en scène. J’arpentais les rues pavées telle une touriste, flânant devant les échoppes fermées et les façades de maçonneries, mais, après quelques minutes, je me rendis compte que quelque chose n’allait pas. Je ne parvins pas immédiatement à définir ce que c’était jusqu’à ce que je remarque que les rues étaient totalement désertes. Accélérant le pas, je me rendis jusqu’à la place qui débordait habituellement de monde à cette heure de la journée. Peut-être qu’il y avait une cérémonie et que toute la ville y était ? Là encore, je ne trouvais pas âme qui vive. Cette ville était abandonnée.

Derrière moi, je vis la statue colossale décapitée. Qu’était-il arrivé ici ? Où étaient passés tous les habitants ? Qu’est-ce que c’était encore que ce bordel ?! Intérieurement, une petite voix se disait qu’elle ne pouvait pas s’absenter un siècle sans que tout foute le camp. Mis à part la statue, il n’y avait aucun signe de guerre, ni cadavres ni bâtiments endommagés. C’était à n’y rien comprendre. On n’abandonne pas une ville ainsi sans raison, restait à découvrir laquelle. Mes appels restèrent vains et je n’obtins que l’écho de ma voix en réponse. J’entrepris de fouiller la ville à la recherche d’indices ou de quelqu’un qui puisse m’expliquer ce qu’il était arrivé. Hélas, mes investigations laissaient seulement imaginer que les habitants avaient fui sans rien emporter. Tout était en place, parfaitement rangé comme s’ils allaient revenir d’un instant à l’autre. Si bien que j’en venais à me demander s’ils n’allaient pas surgir d’un recoin en criant « Surprise ». Haha, la bonne blague…

Je me remis en route et quittais la ville pour essayer de trouver des réponses à l’Anse, le village de pêcheurs sur la rive du lac. Ce fut le même constat alarmant. Ici aussi, tout était intact. Il ne manquait que les villageois, la vie, le cri des enfants en train de jouer, le rire des jeunes filles qu’on chahute gentiment, les voix fortes des hommes rentrants d’une journée de pêche harassante. Cela commençait à devenir oppressant, et un sentiment de malaise me prit. J’étais de nouveau seule survivante d’un cauchemar éveillé.

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