Chapitre 14

Après cent ans de sommeil, l’Hermès reprenait lentement vie dans un discret bourdonnement semblable à une respiration régulière. Contre l’une des cloisons lumineuses, l’un des rares endroits encore dans un état relativement opérationnel, le dernier cryotube fut dépressurisé. Un nuage de gaz froid se répandit sur le sol en une épaisse brume. Puis, dans un bruit de craquement de glace, le capot du caisson se releva pour laisser apparaître le corps étendu d’une femme nue. Mon corps. D’un coup, je pris ma première bouffée d’air avec la même douleur que la première fois et cette impression désagréable que mes poumons se déchiraient. Je fus également prise de nausée, mais, cette fois, je parvins à vomir hors du cryotube plutôt qu’à l’intérieur. La stase n’était vraiment pas une partie de plaisir. Et encore, j’étais seule, qu’est-ce que cela aurait été si quatre cents personnes s’étaient mises à vomir en même temps ! Ce petit détail fort sympathique ne devait pas figurer sur les brochures publicitaires de RSI. Les lumières automatiques, pilotées par l’ordinateur de bord, commencèrent à émettre une douce lueur alors que j’entamais des étirements pour réveiller mon corps engourdi. Lorsque je me sentis prête, je descendis avec précaution de mon caisson. Il s’agissait de ne pas me faire surprendre par la hauteur de celui-ci une nouvelle fois. Le sol était glacé sous mes pieds nus, il fallait que je m’habille. C’est alors que la voix de Zoé résonna dans le haut-parleur.

BONJOUR DOCTEUR_

Une nouvelle fois je dus m’y prendre à plusieurs fois pour réhabituer mes cordes vocales. La prochaine fois il faudrait que je pense à les échauffer comme je le faisais pour mes muscles et mes articulations.

– Bon… Bonjour Zoé. Quelle est la situation ?

USS/HERMES/JOURNAL_DE_BORD>RAPPORT_DE_SITUATION>
ACCES EN COURS_

NIVEAU DES PILES DE SECOURS>75%
MODULE DE STASE>OK
ENERGIE DU MODULE DE STASE>8%
PROCEDURE DE REVEIL>PROGRAMMEE
MODULE MEDICAL>ERREUR
BALISE DE DETRESSE>ERREUR_

– As-tu des nouvelles des habitants ?

AUCUN SIGNE DEPUIS CENT ANS
MES CAPTEURS N ONT DETECTES AUCUNE PRESENCE
PERSONNE NE S EST APPROCHE DU HERMES_

– Très bien.

Je manquais de trébucher pour m’approcher de ma combinaison, mais, lorsque je voulus la prendre, elle était complètement moisie et dure comme du bois. Je pestais intérieurement contre moi-même. Quelle idiote ! Je me retrouvais nue comme un ver et je doutais pouvoir trouver une boutique ouverte sur cette planète avant quelques centaines d’années de plus. A moins que… oui, les sous-vêtements extensibles, ceux que j’étais censée mettre pour le voyage, étaient toujours dans la boîte dans laquelle j’avais retrouvé ma combinaison. Je m’en revêtais aussitôt. Ce n’était pas très couvrant, une simple bande large pour la poitrine imprimée du logo RSI et un shorty coupés dans un tissu gris sans couture, mais c’était sans doute mieux que rien. Il me faudrait prévoir un plan de secours, car après cela, je n’avais plus rien d’autre à me mettre.

– En quelle année sommes nous, et en quelle saison ?

ANNÉE TERRESTRE>2743
SAISON ACTUELLE>ETE
TEMPÉRATURE EXTÉRIEURE MOYENNE>+45°C

– Au moins, j’ai de la chance que ce ne soit pas l’hiver, dans cette tenue.

VOUS SERIEZ MORTE EN QUELQUES MINUTES
LA TEMPERATURE PEUT ATTEINDRE -50°C AU PLUS FORT DE L HIVER A CETTE LATITUDE_

– Jolie amplitude de températures, mais je vais brûler avec un tel soleil, surtout après un siècle à l’ombre. Je dois ressembler à un vampire.

JE VOUS RECOMMANDE UNE PROTECTION A BASE D HUILE DE CHANVRE ET D OXYDE DE TITANE
VOTRE TYPE DE PEAU DEVRAIT RAPIDEMENT S ACCLIMATER_

– De l’huile de chanvre je dois pouvoir en faire, mais où vais-je trouver le titane ?

J AVAIS ANTICIPE VOTRE QUESTION_

Zoé m’indiqua comment récupérer de l’oxyde de titane sur les filtres ioniques des batteries. Ce n’était pas beaucoup, à peine quelques grammes, mais cela devrait faire l’affaire. Je me débrouillerais pour faire de l’huile de chanvre, ou autre, plus tard. Avec de telles températures et un ensoleillement pareil, il valait mieux que je me déplace la nuit dans un premier temps. J’aurai aussi besoin de quelque chose pour couvrir mon corps et ma tête, à la manière des touaregs des déserts terriens. J’avais été stupide de laisser ma combinaison humide ainsi et je m’en voulais d’avoir été aussi peu prévoyante. Cela me servirait de leçon. Après m’être équipée de l’indispensable gourde et du bracelet, je sortis de l’abri à la tombée de la nuit avec appréhension de retrouver de vieux amis, même si je savais que Kal, Mili et les autres étaient morts depuis longtemps.

La première chose qui me frappa fut le bruit des insectes. Un tel changement était difficile à croire. En à peine cents années, la forêt semblait grouiller de vie. C’était bon signe, mais j’en ignorais la raison. Peut-être était-ce le fait des températures plus élevées et de la durée d’ensoleillement plus longue ? Je devais bien me rendre à l’évidence que mes repaires terrestres étaient complètement dépassés et, sans matériel d’analyse et une équipe complète, les réponses resteraient hors de portée. Ce n’était pas non plus ma spécialité et sans Zoé tout cela serait bien plus complexe pour moi.

Je ne me mis pas en route pour le village, que j’espérais toujours habité. J’en avais pour deux jours de marche, mais, avant cela, je devais être prête à un tel périple, car je n’étais pas certaine de toujours trouver un abri en journée pour me protéger du soleil. Je devais donc commencer par trouver de l’eau, à manger et du chanvre. Pour les deux premiers, cela ne devrait pas poser de problème, c’est pour le chanvre que j’étais plus perplexe. Je remplissais ma gourde thermos à la rivière et je trouvai facilement de quoi manger en abondance. Restait ce foutu chanvre. N’ayant pas la moindre idée d’où en trouver je décidais de prendre mon temps et de retourner au vaisseau pour commencer par me rééduquer et me muscler. Prendre la route sans la moindre préparation, avec un corps affaibli et avec le risque d’être brûlée par le soleil était tout simplement suicidaire.

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