Chapitre 1

Je m’appelle Silwenne Ethael, j’ai vingt-cinq ans. Je suis née sur Terre d’un sénateur et d’une diplomate. La Terre. J’ai toujours été abasourdie par le manque d’imagination des humains. Nommer notre planète la Terre, notre lune la lune, et ne jamais rien changer en des milliers d’années d’histoire. Pourquoi pas gadoue ou caillou ? La Terre. Suivant l’endroit où l’on se trouve sur Terre, que ce soit un désert, l’océan ou une grotte, cela ne fonctionne plus ! Alors que pour nommer d’autres planètes et satellites la diversité est bien plus au rendez-vous, même si pour cela il faut piller allègrement dans la mythologie grecque. Si les planètes du système Sol portent presque toutes des noms de Dieux Romains (Mercure, Venus, Mars, Jupiter, Neptune), eux même issues des Dieux Grecques, alors pourquoi ne pas appeler notre planète mère Héra, du nom de l’épouse de Zeus, et notre lune Séléné ? Un jour, je choisirai moi-même le nom d’une planète, ou mieux : on donnera mon nom à un système ! Mais je m’égare.

Ne voulant pas suivre la trace de mes parents et faire de la politique je me suis tournée vers la psychologie et la sociologie. Je venais tout juste d’obtenir mon diplôme avec mention que déjà j’avais un entretien d’embauche. Je soupçonnais mon père d’avoir fait jouer ses relations au sénat pour m’obtenir ce rendez-vous avec un responsable de la communication de Roberts Space Industries. Probablement voulaient-ils de quelqu’un ayant mes compétences pour leur nouveau projet et, accessoirement, avoir les faveurs d’un sénateur influent. Depuis les prémices des colonies spatiales, la psychologie était très demandée, surtout après le désastre de Mars en 2125. Les équipages, et principalement les colons, ne tenaient pas toujours le choc. A plus forte raison lorsqu’il était question de voyages de plusieurs centaines d’années vers l’inconnu avec la certitude que tous ceux qui nous étaient chers, et qui étaient restés sur Terre, seraient morts depuis longtemps. Il fallait une certaine dose de courage et de volonté pour tout abandonner et repartir de zéro, c’est pourquoi les meilleurs résultats étaient souvent obtenus avec des sujets qui n’avaient rien à perdre.

Je m’étais préparée à cet entretient depuis des semaines. Tout était étudié dans les moindres détails. J’avais choisi un petit tailleur ni trop sexy ni trop strict, un maquillage léger et discret, et j’avais coiffé mes cheveux longs en une queue de cheval des plus classique. Mon stress était à son comble alors que je patientais dans la salle d’attente attenante au bureau de recrutement. J’étais arrivée une demi-heure en avance dans cet immense immeuble de verre et de plastacier. Autant l’extérieur de cette tour perçant la brume telle une lance plantée dans le ciel était impressionnante, autant la vue depuis la baie vitrée du 347ème étage était à couper le souffle. Sur les murs des larges couloirs, l’on pouvait voir des publicités vidéo et des slogans accrocheurs de la société, des photos des modèles emblématiques de la marque, d’autres représentaient des confins de l’espace, des planètes et objets célestes. Des brochures à la couverture glacée étaient alignées et rangées dans un présentoir par une maniaque de l’ordre, à côté d’une plante verte sans doute artificielle. Pas de doute, j’étais bien chez RSI.

La porte du bureau s’ouvrit. Le bruit qu’elle fit me tira rapidement de ma rêverie et je me levais d’un bond, comme prise en flagrant délit de vagabondage intellectuel. Une femme se tenait dans l’embrasure et me souriait. Elle semblait avoir une trentaine d’années et devait donc en avoir beaucoup plus grâce à la chirurgie et les cosmétiques. Elle était vêtue d’un tailleur à la mode à pantalon noir avec une veste fermée jusqu’en haut, des cheveux brun coupés court, un teint métissé et de grands yeux bleus. La grande classe. Elle me tendit la main et je dus faire quelques pas pour la rejoindre et la lui serrer. Une technique pour vous faire sentir tout de suite que c’est à vous d’aller vers elle et non elle qui a besoin d’aller vers vous.

– Mademoiselle Ethael, je présume ? Je suis Wenda Curtis.
– Bonjour, madame Curtis. Oui, c’est bien moi, dis-je sans assurance.
– Jolie vue, n’est-ce pas, me dit-elle en regardant vers la baie vitrée ?
– Oui. Oui, magnifique.
– Entrez, je vous en prie, dit-elle après un sourire éclatant et commercial.

Wenda Curtis s’écarta de l’ouverture afin de me laisser entrer puis referma la porte. Le bureau était aménagé sobrement et reflétait l’image de l’entreprise sans être trop impersonnel ni trop froid. Une portion de mur était, semble-t-il, réservée à la décoration. Un doctorat de psychologie, le même que le mien, ainsi qu’un diplôme de commerce au-dessus d’une photo de poignée de mains avec le président de la compagnie. Quelques photos d’enfants dignes d’un magasine, judicieusement placées afin que les visiteurs ne puissent les manquer, trônaient sur le grand plateau de verre blanc qui semblait flotter comme en lévitation. Derrière le fauteuil, une immense vitre offrait la même vue grandiose et lui donnait l’air d’une ministre. Wenda prit place en croisant les jambes et consulta ses notes au travers du plateau tactile du bureau avant de relever les yeux sur moi en s’appuyant dans le dossier.

– Détendez-vous, ce n’est pas un conseil de discipline, dit-elle en préambule. Epargnons-nous les formalités d’usage, je connais votre parcourt pour avoir fréquenté les mêmes écoles, et puis votre mère est une amie d’enfance. Vous semblez surprise ?
– Bien, pour être franche, oui, plutôt.
– Pourquoi cela ?
– En fait, je pensais que je devais cet entretient à mon politicien de père plutôt qu’à ma mère.
– Alexandra et moi partagions la même chambre à l’université. C’est une bonne amie, me dit-elle avec un sourire franc. Nous sommes restées en contact par le biais du réseau social.
– Je l’ignorais, dis-je en commençant à me détendre un peu au fil de la conversation.
– Je doute que vous sachiez le centième des choses que je sais sur Alex.

Cette affirmation me laissa une impression de quelques secrets inavouables et sulfureux. Que pouvait bien cacher ma mère sur son passé ? Wenda Curtis poursuivit sans prêter attention à mon air interrogatif. Elle devait trouver amusant d’avoir semé cette graine dans mon esprit.

– Bien, Silwenne… Vous permettez que je vous appelle Silwenne ? Aimez-vous l’aventure, Silwenne ?
Elle ne m’avait même pas laissé le temps de répondre, comme si mon approbation était évidente et déjà acquise, s’imposant avec un naturel désarmant. Cette femme était aussi redoutable et intelligente qu’elle était belle. Je ne m’attendais vraiment pas à une telle question. Que venait faire l’aventure dans un entretient ?
– L’aventure ? Je répétais ce mot en clignant des yeux. L’aventure… Bien, oui, mais de quel genre d’aventure parlez-vous ?
– Si je vous disais que j’ai besoin de quelqu’un ayant vos capacités, mais dans un endroit qui n’existe pas encore et qui sera très loin de la Terre ?
– Loin comment ? Comme Mars ?

Tout le monde sur Terre connaissait la catastrophe de la colonie de Mars et de ses milliers de morts, un événement qui avait ébranlé l’humanité tout entière et ternit l’image de RSI pour longtemps. Mais cela faisait aussi partie des risques de la conquête spatiale et les colons avaient été élevés au rang de héros pionniers plutôt qu’en martyres. La magie de la communication. Mars était déjà colonisée et, de fait, existait déjà. Une autre colonie ? Je n’avais aucune envie d’aller m’enterrer que Titan, si c’était de cela qu’il s’agissait.

– Beaucoup plus loin que Mars. Ecoutez… Je ne vais pas vous mentir. Vous n’étiez pas encore née lors du départ de l’Artemis, mais il s’agit là aussi d’une colonie en dehors de notre système solaire. Je ne peux malheureusement pas vous dévoiler tous les détails pour le moment, c’est confidentiel et vous ne faites pas partie de la compagnie. Pas encore. J’espère que vous comprenez.
– Mais…

Je cherchais mes mots, abasourdie par la nouvelle et le poids qu’elle représentait sur ma vie et mon possible avenir au sein de cette société que je ne connaissais que par les spots publicitaires et l’histoire de l’ingénierie spatiale. L’Artemis, ce vaisseau qui avait quitté la Terre pour coloniser un nouveau monde dans un voyage qui était prévu pour durer deux siècles. Deux siècles ! L’aventure, ça oui, cela me parlait, mais me terrifiait tout autant. Quitter mes parents, mes amis, tout recommencer à partir de rien, c’était un peu comme mourir et renaître à l’arrivée.

– Vous êtes jeune, célibataire, sans enfant, vos notes sont excellentes et vos professeurs ne tarissent pas d’éloges à votre sujet, reprit-elle en me voyant hésiter.
– C’est que… Il faut que j’en parle avec mes parents. J’aurai l’impression de les abandonner, vous voyez ?
– Vous savez, vos parents sont déjà informés de l’offre que je vous ai faite. Ce sont eux qui m’ont contacté, pensez-y. Ils souhaitent ce qu’il y a de meilleur pour vous et votre avenir, et l’avenir se trouvera dans les colonies, cela je peux vous l’assurer. De plus, le salaire est plus que motivant, bien plus que ce que vous pourriez toucher dans n’importe quelle autre entreprise en restant sur Terre, sans compter les primes. Et puis le départ ne se fera pas avant deux ou trois ans, ce qui vous laisse le temps de préparer votre départ comme vous le souhaitez et dire adieu à ceux que vous aimez.

Je restais silencieuse un long moment, pesant le pour et le contre, mettant ma vie dans une balance pour en soupeser l’importance, comparer les avantages et les inconvénients. Je devais bien me rendre à l’évidence que cette proposition était parfaitement alléchante et terriblement tentante. Je ne m’attendais vraiment pas à cela en acceptant cet entretient, trop heureuse d’entrer dans la vie professionnelle par la grande porte d’une telle société aussi renommée. Enfin, il était grand temps que je prenne ma vie en main, que je prenne mes propres décisions sans en référer à l’avis mes parents.

– C’est d’accord, dis-je d’un ton assuré en la regardant droit dans les yeux.
– Vous semblez très sûre de vous, me répondit-elle avec un fin sourire satisfait. Vous êtes certaine de ne pas vouloir y réfléchir avant de prendre votre décision ?
– J’ai déjà pris ma décision, je vais le faire.

Wenda se leva, contourna le bureau et vint cette fois à ma rencontre pour me tendre de nouveau la main. Je fis de même et serra la main tendue. J’étais tiraillée entre exaltation et peur de l’inconnu, à moins que ce ne soit l’inconnu qui m’exaltait ?

– Bienvenue chez RSI, Silwenne. Nous allons faire de grandes choses ensemble.

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